« L’insoutenable légèreté de l’être » en arménien (par l`agence Mediamax)

Chouchanik Thamrazian est la traductrice du roman de Milan Kundera «L’insoutenable légèreté de l’être», l’une des œuvres les plus célèbres de l’auteur tchèque naturalisé français paru en arménien aux éditions Antarès. Écrivain elle-même et docteur ès lettres, Chouchanik livre au site Mediamax ses réflexions et ses observations autour de l’œuvre de Kundera, ainsi que le processus de la traduction.
- Par quoi était conditionné le choix de ce roman ?

- En réalité, ce n’est pas moi qui ai fait le choix : on ma proposé de le traduire. J’avais lu « L’insoutenable légèreté de l’être » à la fin des années 90, en français et justement en France. Lorsqu’on lit les œuvres de Kundera - et en particulier « L’insoutenable légèreté de l’être » - à l’âge de la jeunesse, on se sent dans un espace tout à fait libre où de nombreuses portes s’ouvrent à nous, et le plus important y est que ces réflexions n’imposent rien. Des années se sont écoulées depuis, et lorsqu’en 2014, Antarès m’a proposé de traduire cette œuvre, j’ai été très étonnée. Comme si une chaîne de hasards intéressante se dotait d’un sens.

- On considère « L’insoutenable légèreté de l’être » comme le roman le plus célèbre de Kundera. Qu’est-ce qui fait sa notoriété ? En général, qu’est-ce qui le distingue ?

- À mon avis, l’adaptation cinématographique du roman, le long film de Philip Kaufman qui reste assez fidèle à l’œuvre originale, y a joué un rôle très important. Dans le film, la présence de Juliette Binoche incarnant le personnage de Thérèse est pour moi inoubliable.

Je pense que beaucoup de lecteurs associent immédiatement « L’insoutenable légèreté de l’être » au visage tellement fragile, sensible et à la mimique vivante de la jeune Juliette Binoche. Durant la traduction de certains passages, c’est le visage de l’actrice qui dirigeait mon choix. Je me disais que le texte ne vivrait en arménien que si les phrases de la version arménienne transmettent, au moins pour moi, les vibrations de la figure inégalée de Juliette Binoche.

Il y a une autre circonstance aussi : visiblement, l’œuvre est conçue comme un bestseller. Elle paraît en 1984. Kundera habite en France depuis déjà 9 ans et sait que son identité d’écrivain est désormais liée à la France et au français. Il cherche la formule de séduire un lectorat beaucoup plus large. Outre les histoires de vie des héros que l’on dévore d’une seule traite, le roman inclut des faits historico-politiques se rattachant au destin de la Tchéquie qui ne pourraient pas laisser le lecteur occidental indifférent, surtout lorsqu’ils sont présentés à travers la vision de témoin.

- Kundera est né en 1929, en Tchécoslovaquie. En 1975, il a déménagé en France. Il se considère un auteur français et insiste sur le fait que son œuvre doit être étudiée au sein de la littérature française, comme une part de celle-ci. Plus encore, les versions françaises de tous ses livres, y compris celle de « L’insoutenable légèreté de l’être », sont considérées comme des originaux, bien qu’au départ, Kundera ait composé en tchèque. Comment expliquez-vous cette approche ?

- Je ne suis pas sûre d’avoir le droit de faire des observations à ce sujet. Mais je dois dire que ce n’est que chez Milan Kundera que l’on peut rencontrer dans les premières traductions françaises de ses œuvres le rappel suivant : « Cette traduction est l’équivalent de l’original ». Non seulement Kundera collaborait avec ses traducteurs mais maîtrisant parfaitement le français, tâchait de superviser tout le processus de la traduction. On peut dire qu’il travaillait et retravaillait la traduction de son œuvre au même titre que le traducteur français, il recréait la nouvelle version, jusqu’à ce qu’il se mette à écrire en français et que le français devienne le second, ou, peut-être, le premier « moi » de l’écrivain.

Je sais par ma propre expérience qu’écrire dans une langue étrangère, se retrouver au-delà de la frontière de la langue maternelle même pour une fois de sa vie ne peut ne pas transformer notre rapport à la langue, notre vision de la création linguistique en général. Mais de toute façon, l’original reste l’obsession du traducteur. Et en l’occurrence, c’est l’idée de l’original en tchèque - avec ses structures syntaxiques particulières, sa rythmicité qui n’ont peut-être pas été entièrement transmises dans la version française - qui ne me laissait pas tranquille. J’ai même écrit à l’auteur à ce sujet.

- Ses livres étaient interdits en Tchécoslovaquie jusqu’à l’effondrement du régime communiste. « L’insoutenable légèreté de l’être » n’est pas dépourvue de commentaires politiques, même si l’on ne pourrait pas le considérer comme une œuvre politique. Kundera lui-même a insisté sur le fait qu’il est romancier et non pas un écrivain politique. Comment trouvez-vous le roman du point de vue de la particularité de son genre ?

- Je vais dire une chose qui pourrait fâcher l’auteur. Il ne s’agit évidemment pas d’un roman politique mais avant d’être romancier, Kundera est pour moi un grand essayiste, un penseur. Ses œuvres romanesques sont avant tout le fruit de la pensée, et jamais le sentiment, l’intuition ne fissurent les canons de la pensée. Je lis ce roman comme une création virtuose de la pensée, comme des mémoires volumineux que Kundera a réussi à construire, à organiser, à exprimer au mieux par la bouche de ses héros. Les héros naissent de la pulsion originelle de l’auteur de présenter, d’exprimer telle ou telle idée. D’ailleurs, en ce qui concerne le genre, Kundera est considéré comme un romancier à thèse et a ses adeptes dans ce genre.

Encore une chose : ce n’est pas un roman politique mais les extraits abordant des faits politiques comme le Printemps de Prague, le Bohême soviétisé (et il y a tellement de rage, de révolte dans le nom de Bohême que Kundera emploie à la place de Tchéquie), le personnage dramatique de Dubček, la transformation lente et douloureuse de tout un pays condamné désormais à bégayer, sont les extraits les plus puissants du roman. Pourquoi ? Probablement parce qu’ils contiennent une chose que l’auteur seul pourrait dire. Et le dire de cette manière, par ce regard-là.

- Il nous arrive souvent de souhaiter faire revenir le passé, recommencer tout à zéro, en négligeant le fait que nous pouvons commettre les mêmes erreurs, vivre la même vie. Kundera observe que pour changer quelque chose, on a besoin d’une deuxième, d’une troisième vie, ainsi que l’expérience des vies précédentes. On rencontre souvent cette formule dans le livre, pour ne pas dire qu’elle y est capitale.

- Oui, et c’est sur la base de cette idée que Kundera construit sa réflexion autour de « l’insoutenable légèreté » de la destinée humaine, légèreté qui a ses côtés joyeux puisqu’elle libère de toute « mission » (c’est le mot de Kundera), de toute responsabilité. Mais cette même légèreté fait également la tragédie de l’être humain moderne. Puisqu’il ne nous est pas donné de vérifier dans une seconde vie la justesse de nos actes, de nos décisions, tous nos choix demeurent des « hypothèses » sur la vérité, et l’on peut en déduire même que toutes les décisions s’équivalent. L’histoire entière est « une esquisse tracée par la main de l’inexpérience fatale de l’humanité », dit l’auteur.

- Que diriez-vous sur le processus de la traduction ?

- Ce n’était pas facile. Kundera parle du destin de l’Homme moderne. Ses héros tournent dans un monde clos qui s’est transformé en un « piège » (le mot employé par l’auteur). Et quel que soit le choix qu’ils font, ils tâtonnent dans le labyrinthe des dualités sans fin dont il n’existe aucune issue. Le cri est absent. Et le cri est l’équivalent du vol, peut-être un vol raté, mais un vol tout de même.
Par exemple, dans les romans de Kafka respirant de détresse, il y a une limite de la désespérance où l’on entend soudain le cri. Joseph K. meurt « comme un chien », le héros de « La Métamorphose » se transforme en un insecte non pas dans son rêve mais en état de veille, et c’est au lecteur de décider s’il s’agit du cauchemar du protagoniste ou d’une aventure fantastique, mais la coquille du récit se déchire un moment. On ne trouve pas cela chez Kundera. Ses héros tournent sans issue dans le système qui les écrase. Et le roman avance, bien structuré, sans le moindre espoir, la possibilité d’une issue, d’une déchirure. De ce point de vue, le rapport quotidien avec l’œuvre exigeait de moi une grande tension intérieure.

Mais il y a chez Kundera une autre chose aussi qui me touche beaucoup et qui était très important durant la traduction : c’est le rire. Parfois, il est subtile, ironique, quelquefois, désespéré, plein de colère mais il ne se tait jamais, telle l’artère toujours éveillée, vigilante et impitoyable du récit. On traduit et on sent qu’à un certain moment, il va éclater, exploser, et que cela ne se manifestera que par un seul mot, une image ou une comparaison. Dans ce cas-là, il faut le transposer très doucement car un accent de plus, et l’image deviendra grotesque. Je compare souvent la vigilance nécessaire au traducteur à l’équilibre fragile pourtant tellement réel du funambule : muni d’une intuition sans faille, d’une vision intérieure, on ne doit pas perdre cette ligne fine devant soi. En l’occurrence, il était assez difficile d’être ce funambule 350 pages de suite.

Tout texte a sa mélodiosité, son nerf. Et il est très important de le saisir. Kundera écrit dans une langue extrêmement exquise mais sèche. Les phrases sont tranchantes, laconiques ; il était vraiment difficile de trouver ce nerf. À cette étape qui me paraît essentielle, je travaille à haute voix, en lisant plusieurs fois, en changeant parfois la place d’un seul mot ou d’une virgule, jusqu’à ce que je sente que c’est fait, l’espace entre l’original et l’arménien est ce qu’il faut.

- Qu’est-ce que le lecteur tirerait de ce roman ?

- Il est difficile de répondre à cette question en quelques mots. Mais je dois dire que l’œuvre entière de Kundera est une opposition aux simplifications. Lorsqu’on prive l’homme de ses dualités, de ses pulsions contradictoires, il se transforme en une formule, ensuite en une machine, et sa vie en un système. Ce champ des simplifications est profondément inhumain par sa nature, et la nécessité d’en prendre conscience reste d’actualité de nos jours aussi.

Source : www.mediamax.am

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