Art contemporain : HAYP, la première «pop-up gallery» en Arménie

Ceux qui s’étaient retrouvés dans le train Erevan-Gumri du 29 octobre au 1er novembre dernier sont devenus témoins, et surtout participants, d’un spectacle extraordinaire : les wagons du train transformés en espaces d’installation et accueillant toute une série de performances artistiques - musique, théâtre, danse, mime - rythmées par le lent mouvement régulier du train. L’initiative intitulée « In Motion » (« En Mouvement »), du jamais vu en Arménie, émanait de HAYP Pop Up Gallery ou « galerie itinérante », pour reprendre le terme français, cette nouvelle forme d’art public en vogue dans le monde entier qu’Anna Gargarian et Charlotte Poulain ont décidé en 2014 d’offrir à l’Arménie aussi. C’est pour partager leur aventure que la Fondation humanitaire suisse KASA avait invité les cofondatrices de HAYP à animer deux tables rondes sur le sujet « Engager le public à travers l’art », dans le cadre de son projet de la Francophonie à Gumri et à Erevan, respectivement les 20 et 27 février 2016.

Elles
Elles sont des cousines. Provenant de deux bouts différents du monde, Boston et Paris, toutes les deux vivent aujourd’hui à Erevan. Au sein de HAYP, Anna assume les fonctions de directrice exécutive et de commissaire d'exposition, tandis que Charlotte s’occupe de la gestion des projets et de la communication. Derrière la distribution des tâches, on devine les orientations des parcours respectifs des deux jeunes femmes, avec une licence en histoire de l'art à l'université de New York (États-Unis) suivi d’un master en restauration d'œuvres picturales à Florence (Italie) pour Anna, et des études de sciences politiques et de management public à Sciences Po Paris dans le cas de Charlotte. En plus de leur projet commun, les cofondatrices de HAYP s’engagent dans la réalité locale à travers d’autres initiatives aussi : en 2015, Anna avait été choisie par le ministère arménien de la Culture pour coordonner le pavillon arménien à la biennale d'art de Pékin, tandis que Charlotte continue à partager sa vie entre HAYP et l’ONG ONE Armenia pour laquelle elle est rédactrice de contenus.

L’idée
L’idée de s’associer pour créer une galérie itinérante a germé chez Anna et Charlotte en 2014, après avoir constaté d’une part le manque d’espaces et de possibilités de s’exposer pour les jeunes artistes locaux et, d’autre part, le potentiel qu’Erevan, comme toute capitale en développement, présente du même point de vue, au-delà des galéries et des musées traditionnels. Le format des « pop up galéries » offrait le cadre idéal pour pallier le problème. En fait, l’une des caractéristiques d’une galérie itinérante telle que HAYP est le choix, comme lieux d’exposition, d’espaces publics considérés comme « inappropriés » ou, au moins, inhabituels pour l’art : wagons de train, magasins, vieilles usines, bureaux vides, bâtiments à louer. Ce qui permet d’offrir une perspective différente à la fois sur l’art contemporain et l’espace public. Éphémères, les galéries itinérantes ferment et rouvrent à divers endroits de la ville pour une courte durée. En l’occurrence, les installations de HAYP s’étalent sur dix jours et s’accompagnent toujours d’autres événements culturels – concerts, projections, débats sur l’art contemporain et l’innovation – liés à la thématique choisie.  

Contenu innovant, art de qualité, public engagé
Une galérie itinérante a aussi pour ambition de faire sortir l’art contemporain de son cadre élitiste et le porter à tout le monde, sans distinction d’âge, de niveau social ou de niveau d’études, y compris ceux qui, d’habitude, ne s’y intéressent pas. Pour ce faire, viennent en aide les nouvelles technologies comme, par exemple, la réalité augmentée. Car pour intéresser le public actuel - de moins en moins simple consommateur passif et de plus en plus participant actif - l’art est porté à se combiner avec d’autres secteurs, de s’inspirer de nouvelles formes d’interaction avec la société qui mettent l’accent sur l’innovation et l’engagement communautaire, sont convaincues les cofondatrices de HAYP. « Nous croyons qu’un art de qualité et un public engagé peuvent contribuer au progrès social en inspirant de nouvelles façons de voir et de comprendre », notent les jeunes femmes pleines d’enthousiasme contagieux et de créativité sur le site de HAYP. Le projet « In Motion » est devenu une belle illustration de cette idée : « Les contrôleurs nous ont remercié de l'avoir organisée pour l’interaction différente que cela leur a permis d’avoir avec les voyageurs. Réduits d’une manière générale au seul sujet des billets, les échanges avaient changé de contenu les jours de l’installation, avec toutes ces personnes curieuses de comprendre ce qui se passait dans le train qui en allaient questionner les employés ».

« L’effet In Motion » n’a pas duré que quatre jours : c’est ce qu’Anna et Charlotte ont découvert lors de leur dernier voyage à Gumri, avec un navetteur qui a affirmé voir régulièrement, depuis novembre dernier, des performances dans le train par les voyageurs ordinaires qui apportent désormais leurs instruments pour jouer durant les trois heures de trajet. « Je pense que vous avez vraiment changé quelque chose. Cela n’arrivait jamais auparavant », avait-il confié aux jeunes femmes. « Rien ne pouvait nous rendre plus heureuses », avouent-elles, pour qui l’impact social de l’art n’est pas moins important.

Collaborations internationales et leurs « effets secondaires »
Outre la promotion de l’art contemporain local, HAYP s’est en même temps lancé le défi d’établir et de favoriser des collaborations et des échanges entre les artistes locaux et étrangers. Susciter l’intérêt envers l’Arménie d’artistes connus en quête d’exotisme n’est pas difficile, selon les cofondatrices, munies de « preuves à l’appui », comme la visite, dans le cadre de leur installation « ANKAPital », de la célèbre artiste italienne Noumeda Carbone dont on peut d’ailleurs découvrir au parc de la Victoire l’une des œuvres d’art urbain (street art) créées en Arménie. La venue de tels noms qui laissent en plus leurs créations dans le pays pourrait bénéficier à la promotion de l’Arménie à travers l’art et donc au tourisme, pensent-elles.

En temps réel et dans le futur
HAYP a été un succès dès le premier projet : la campagne de financement participatif lancée sur Indiegogo pour l’exposition « État d'esprit : Contexte et perspective » (« Frame of Mind : Context and Perspective ») avait permis de collecter plus que la somme nécessaire indiquée. Depuis, d’autres projets HAYP ont été soutenus par Apaga technologies, l’Agence suisse de développement, etc. En un peu plus d’un an, HAYP compte à son actif 5 expositions et 25 événements divers. Aujourd’hui, Anna et Charlotte travaillent à leur 6e projet titré « Lips of Pride » (« Lèvres de fierté ») en collaboration avec l’association AIWA (« Association internationale des femmes arméniennes »). L’installation dont le vernissage aura lieu le 8 avril prochain sera conçue autour du sujet de la sexualité des femmes en Arménie. Pour l’avenir, les cofondatrices de la première galérie itinérante dans le pays pensent, entre autres, à l’organisation de résidences artistiques et d’expositions dans d’autres villes et villages d’Arménie, pour porter l’art vraiment partout. En même temps, espèrent-elles que le concept va se propager, avec d’autres personnes qui « vont s’approprier d’autres espaces, pour les partager d’une nouvelle perspective ».

 * Pour découvrir le site flambant neuf de HAYP Pop Up Gallery : http://haypopup.com/

 

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