Rencontre littéraire : « Penser notre époque à travers le mythe antique »

Julius Evola, Jean Giono, René Girard, Albert Camus, Arto Paasilina, Sigmund Freud, Carl Jung, Jean-Jacques Varoujean : ce qui lie ces auteurs – et encore de nombreux autres – provenant d'horizons divers est le fait d'avoir eu recours aux mythes antiques, pour donner une clé de lecture de la nature humaine et des réalités de leurs temps. Parmi eux, deux noms, ceux de Camus et de Varoujean, avaient été retenus pour servir de trame à la rencontre littéraire du 19 février 2016, organisée par la Fondation humanitaire suisse KASA et l'Alliance française d'Arménie, à la médiathèque de celle-ci.

« C'est l'actualité de ces deux auteurs qui nous a fait prendre la décision de leur consacrer la rencontre du févrir », ont noté les organisateurs et animateurs de l'événement, Maxence Smaniotto, responsable du projet de la Francophonie à KASA, et Luciné Abgarian, responsable de la médiathèque de l’Alliance Française d’Arménie, ainsi que doctorante à l’Université Brussov. Si Jean-Jacques Varoujean (1927-2005), auteur dramatique français d'origine arménienne, est lu surtout au sein de la Diaspora et quasi méconnu en Arménie, la renommée de Camus (1913-1960) dépasse toutes limites : « Il s'agit de l'un des auteurs français les plus lus dans le monde entier dont « L'Étranger » reste un best-seller au Japon encore aujourd'hui, dont les protestataires turcs tenaient « Le mythe de Sisyphe » entre les mains lors des événements du parc de Gezi », remarque Maxence.

Il s'agissait d'une rencontre dépassant le cadre purement littéraire qui concernait « tout le monde puisque Camus et Varoujean sont des auteurs dont la portée est universelle », insistait l'annonce de l'événement. Face à l'absurde de la vie humaine et de notre époque en particulier encore plus accentué sur fond d'insécurité croissante et de fanatisme rongeant les sociétés à chaque coin de la Planète, le message de Camus, à l'époque comme de nos jours, serait, selon Maxence, d'« assumer (sans pour autant accepter) l'absurdité à la base de notre existence mais de continuer d'agir et de la combattre ».

« Car nous sommes comme Sisyphe – ce personnage de la mythologie grecque condamné à purger sa peine dans le Tartare en faisant rouler éternellement jusqu’en haut de la colline un rocher qui allait pourtant redescendre à chaque fois avant d’atteindre le sommet, repris par Camus dans son célèbre essai –, à la seule différence près que Sisyphe est conscient de l'absurdité de sa tâche », poursuit-il. Le chemin du combat que le penseur français, prix Nobel de littérature (1957), avancera dans ses écrits ultérieurs, c'est « la révolte réclamant la juste limite, la mesure, ce qui la distingue de la révolution ne faisant qu'établir une pire dictature».

La pièce « La ville en haut de la colline » (1969) de Jean-Jacques Varoujean construite autour du mythe grec d’Oreste traite des thèmes tels que l’identité, la recherche de la vérité, l’oubli : « Oreste s’enfonce dans la découverte d’un monde extravagant, absurde, aux allures aimables, mais bâti sur un crime parfait commis dix ans plus tôt ... dont les témoins ont reçu l’ordre d’oublier, et ceux qui en ont gardé le souvenir sont tenu pour fous », lit-on sur sa quatrième de couverture.

« Bien que le terme du génocide n’apparaisse aucune fois dans la pièce de Varoujean, l’allusion que l’auteur fait aux événements de 1915 entre les lignes est tangible pour un lecteur plus ou moins averti. Dépourvu de mentions explicites sur le génocide arménien, son propos devient universel, en s’étendant en général  sur tous les crimes de cette nature commis dans le monde », a remarqué Luciné.

Et si l’on retournait à la réalité, s’agirait-il d’un oubli ou d’un déni lorsque le panneau touristique présentant Ani en plusieurs langues la décrit comme une ville ayant jadis fait partie d’un (quelconque) royaume chrétien, sans dire mot de quel royaume et de quel peuple il s’agissait ? Pour Maxence ayant été frappé lors de son voyage sur les territoires de l’ancienne Arménie occidentale (actuelle Turquie) par cet exemple d’omission délibérée des faits historiques dans la présentation de l’ancienne capitale du royaume d’Arménie surnommée « la ville aux mille et une églises », il est bien question d’une politique de déni. Qui, pourrait-on ajouter, entraîne la majorité de la population turque dans un oubli et/ou une ignorance plus profonds.

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