Zareh Mutafian,"Peindre après le Génocide"

Rendre hommage à l'artiste et à l'Arménien Zareh Mutafian, montrer comment on est capable de "Peindre après le Génocide" : voilà l’objectif et le titre du film sur le peintre français d'origine arménienne que son fils Claude Mutafian, mathématicien et historien non moins reconnu dans son domaine, avait eu envie de faire découvrir au public arménien. La projection en a eu lieu le 2 octobre 2015, à l'Université américaine d'Arménie, en partenariat avec la Librairie numérique arménienne de l’Université.

« Initialement, je n'avais pas du tout l'intention de faire un film », avoue Claude Mutafian qui n'avait fait que demander à Arto Pehlivanian de filmer l'inauguration de l'exposition intitulée "Peindre après le Génocide" (organisée sur son initiative à la mairie du Ve arrondissement de Paris dans le cadre des commémorations du Centenaire du Génocide arménien), ce que le réalisateur arménien installé en France fera. Mais avant d'envoyer la vidéo montée, il y intégrera un "petit détail" : de la musique. Et c'est la fascinante correspondance entre les œuvres de l'artiste et les morceaux choisis si à propos qu’ils semblaient, pour reprendre la définition de l'un des présents, « révéler la musique dans la peinture de Zareh Mutafian, lui qui portait la musique dans son cœur » (en effet, encore jeune, avant de se tourner vers la peinture, Zareh avait du renoncer au violon à cause de soucis de santé), qui a fait naître l'idée d'un film.

En version finale, le film présente pendant une heure la vie du peintre suivant la chronologie des événements, un aperçu assez exhaustif de son art et, parallèlement, l'histoire d'un peuple, en alternant à cette fin images de la dernière exposition, de son atelier ou de ses tableaux dispersés au monde, récit de Claude Mutafian et séquences d'archive qui évoquent, entre autres, les massacres de 1915, la vie de l'intelligentsia arménienne de Paris se réunissant souvent dans son atelier, ses voyages en Arménie soviétique. En somme, « une œuvre polyphonique merveilleusement composée », selon Tigran Mansourian, le célèbre compositeur présent lui aussi à la projection.

« Zareh Mutafian est une figure vivante du Génocide : il est resté Arménien pendant toute sa vie - il pensait et écrivait ses articles sur l'art en arménien - et en même temps, il a adopté le meilleur de l'art européen », souligne-t-il. Ayant survécu de justesse au Génocide durant lequel toute sa famille avait péri, « il ne parlait jamais de son enfance et ne supportait pas lorsqu’on parlait de la Turquie. Pour lui, c'était un territoire qui n'existait pas ». Preuve à l’appui, après la mort du père, Claude Mutafian va découvrir une carte postale qu’il lui avait envoyée pendant son voyage sur les terres historiques de l’Arménie occidentale actuellement en Turquie, sur laquelle figurait l'église d'Aghtamar sur le lac de Van. « Le coin supérieur droit en était coupé au ciseau : il ne pouvait pas supporter le timbre frappé du drapeau turc sur l'image d'une église arménienne », se rappelle Claude Mutafian qui a dû questionner son oncle afin de reconstituer l'enfance de son père, tout en s'opposait à son silence tenace en insistant que ce qu'il refusait de partager, « n'était pas son histoire personnelle mais celle d'un peuple entier ».

Du point de vue artistique, Zareh Mutafian était avant tout le porteur des traditions picturales de l'école italienne, s'étant formé à l’académie de Brera. Avec les impressionnistes et les fauvistes français, il découvrira la couleur, ce qui marquera un tournant dans sa carrière : « À partir de ce moment-là, sa peinture devient un véritable feu d'artifice », remarque Claude Mutafian. En 1965, Zareh Mutafian commémorera le cinquantenaire du Génocide à travers une unique exposition de ses tableaux ayant pour thème le Génocide. L'invitation à visiter l'Arménie soviétique où il se rendra pour la première fois en 1967, marquera un nouveau point fort dans sa carrière : « Il est revenu et commencé comme un fou à peindre l'Arménie », se souvient le fils Mutafian. Par la suite, il partira encore plusieurs fois à la rencontre du mont Ararat, de l’automne dorée de l’Arménie et de ses monastères qui l'avaient tant fasciné. De même, il organisera des expositions à travers le monde intitulées « L'Arménie vue par Zareh Mutafian », dont sa dernière exposition à New York faisait également partie.

« Même si son style a évolué beaucoup - avec des portraits, des marines, des paysages, etc -, il est toujours resté un grand portraitiste », souligne Claude Mutafian qui est parti à Genève, à Saint-Lazare et dans d'autres endroits où son père avait vécu à la recherche des traces de son art. « La plus vieille œuvre que je connaisse de lui est un portrait, celui du père mékhitariste Arsène Ghaziguian ». Par un tour du destin, sa dernière œuvre aussi était un portrait, cette fois-ci d'un autre père, toujours mékhitariste : la boucle était bouclée.
Outre sa carrière de peintre, Zareh Mutafian était également un critique d'art renommé qui a beaucoup publié dans la presse de la diaspora arménienne. Depuis son décès, son œuvre ne cesse de vivre et de voyager grâce au dévouement de Claude Mutafian qui, en plus des expositions organisées en hommage à Zareh Mutafian, a publié une sélection de ses articles et d’autres textes posthumes. Quant au film d'Arto Péhlivanian, outre ses mérites du point de vue documentaire et artistique, il se présente à la fois comme une sorte de catalogue de l’œuvre du peintre Mutafian, d’une exhaustivité telle que l’on ne trouverait dans aucun autre ouvrage.

Pour retrouver l’histoire de la famille Mutafian avec plus de détails, nous vous invitons à découvrir un autre article paru en français sur le site de l’initiative 100 LIVES : https://100lives.com/fr/stories/detail/regular/6881/claude-armen-mutafian
 

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