"L'Arménie prend une place importante dans le cœur des Français"

Lors de sa récente visite en Arménie, Mme Annick Girardin, secrétaire d’Etat au Développement et à la Francophonie, a accordé une interview exclusive au Courrier d’Erevan. Nous vous proposons de découvrir ici-bas les principales questions abordées.

Madame la Ministre, on entend de plus en plus parler de la « francophonie économique ». Quel sens accordez-vous à cette notion ? 
La francophonie économique a été à l'ordre du jour du XVe Sommet de la francophonie à Dakar, et en marge du Sommet, un certain nombre de professionnels et d'entreprises se sont réunis sur cette question. On voit bien qu’au-delà des actions de l’OIF, les entreprises ont aujourd'hui le souhait de créer un réseau économique francophone. Le français est une langue porteuse dans l'économie mondiale, c’est la troisième langue des affaires à l'échelle internationale. La francophonie économique est par nature transversale, et on y retrouve obligatoirement les industries culturelles, le tourisme, le numérique. On voit aussi que ce sont des thèmes, des secteurs d'activités qui intéressent également notre jeunesse francophone. Et il nous faut mieux former les jeunes pour répondre aux besoins de ce bassin d'emploi qui pourrait exister demain en matière de francophonie économique.

L’espace francophone des affaires, c'est une vision aujourd'hui partagée, car nous avons de grands défis économiques mondiaux auxquels nous voulons répondre ensemble. Ainsi, il y a un souhait de travailler sur un label « économie francophone » avec, au centre de ce développement économique, la responsabilité sociale et environnementale des entreprises. Dans ce contexte de réinvention de l’économie, les francophones et les entreprises francophones ont des cartes à jouer. On doit être ambitieux et porteur en la matière, l'espace francophone peut l'être, et moi, j'y crois fortement. Ce n’est que comme ça qu'on va aussi entraîner les jeunes vers une envie de francophonie.
 

En juillet 2015, vous avez présenté un plan d’actions intitulé « Développement et numérique », qui est destiné, en particulier, aux pays en développement. Quels sont les premiers résultats de l’implémentation de ce plan ? 

Nous avons travaillé effectivement sur la question du numérique. L'Afrique est une terre de numérique, et l'Afrique nouvelle sera une terre de numérique. Aujourd'hui, en 2016, on prévoit la vente d'un milliard de cartes SIM, et cela, juste en Afrique subsaharienne. C'est dans cette partie du monde que la démographie est la plus importante, donc il faut en tenir compte ! Tous les ans, le nombre de personnes connectées dans les pays en développement double, on voit bien qu’on doit changer d’échelle. C'est une aubaine pour le développement, ce secteur du numérique. C'est une aubaine aussi pour la francophonie puisqu'un grand nombre de pays en développement africains sont francophones. Ce secteur est ainsi une passerelle entre développement et francophonie.   

Dans le cadre de la COP21, nous voulons mettre en place Crews. Il s’agit de systèmes d'alerte précoce pour les citoyens, pour les habitants de cette planète touchés par le dérèglement climatique et notamment par les catastrophes dites naturelles. Aujourd'hui, on se rend compte - notamment dans les pays en développement et les États insulaires en Afrique - que très peu de pays ont des systèmes météorologiques fiables ou des systèmes d'alerte performants. Ces systèmes d'alerte doivent pouvoir être mis en application de manière à ce qu’on puisse recevoir sur un téléphone mobile une alerte disant que tel type d'événement touchera une population, les endroits où se réfugier. Aux Philippines, lors du cyclone Hayan, la population s’est amassée là où la catastrophe a le plus frappé. On peut sauver des vies et faire des économies car la reconstruction a aussi un coût très élevé.  

Une autre notion importante c'est la transparence. Et la France a décidé d'être d'avantage transparente dans son aide au développement. Nous avons ouvert des sites pour chaque pays partenaire que nous soutenons, et nous publions aujourd'hui l'ensemble de nos aides, et nous permettons aux populations concernées de pouvoir nous interpeller si les données paraissent inexactes. Éduquer, former les jeunes, soutenir la francophonie par le numérique, contribuer plus efficacement à l'agenda du développement durable grâce au numérique : voilà les grands enjeux de demain.
 

Dans votre programme de visite, il est indiqué, notamment, « saluer la participation active de l’Arménie dans la communauté internationale francophone, ainsi que l’organisation de la 31ème conférence des Ministres de la Francophonie à Erevan les 10 et 11 octobre 2015 ». Pourriez-vous avoir la gentillesse d’ouvrir un peu les parenthèses ? 

Depuis 2012, avec la mise en place du Pacte linguistique avec l'OIF, l'Arménie s'est engagée à développer l'enseignement du français dans son pays. En trois ans un certain nombre d'efforts - et nous avons pu le constater - ont été mis en place : le français est la troisième langue vivante, et il y a 12 % d'augmentation d'élèves apprenant le français. Aujourd'hui, 40.000 élèves apprennent le français en Arménie. Mais il y a encore de beaux chantiers à mener. L'Arménie a accueilli la conférence ministérielle de la francophonie, et elle l'a fait de manière admirable. L’Arménie a montré une volonté d'aller encore plus loin dans le monde et dans le développement de la francophonie sur son propre territoire.

Autour de ces nouveaux chantiers, nous avons des sujets concrets à discuter ensemble. La question de la présence de TV5 sur la TNT par exemple est un engagement que l’Arménie a pris devant l'ensemble des pays membres de l'OIF, il y a quelques années. Il faut également qu'on puisse parler de l’implication de l'Arménie dans des manuels de français plus modernes, plus adaptés. De la place de la francophonie dans son administration, sa politique d'éducation, ses politiques publiques. Et cela va faire partie des questions dont on va discuter avec les ministres.
 

Vous venez de citer notamment l'importance de la présence de TV5 en Arménie. Est-ce qu'il y a aussi d'autres priorités pour la francophonie en Arménie? Est-ce qu’il existe un « projet » francophone pour ce pays ? 

Tout à fait. On évalue ce qu'il reste encore à faire. J'ai eu l'occasion de visiter l'université française (UFAR), j'ai entendu parler aussi des écoles françaises. Même si des efforts importants ont été faits – d'ailleurs souvent accompagnés par la France qui a engagé aujourd'hui près de 200.000 euros pour soutenir l'enseignement du français en Arménie, on a besoin aussi de voir l'Arménie s'engager d'avantage aux côtés des universités, des écoles, et permettre que cette troisième langue se développe encore. On parlait tout à l'heure de l'économie et du label OIF : les pays francophones peuvent donner d'avantage de capacités à des entreprises francophones à venir s'implanter chez eux.
 

Une question qui peut paraître un peu éloignée de la francophonie, mais qui est importante du pont de vue de l’intégration : les réfugiés. L’Arménie est le pays européen qui a accueilli le plus de réfugiés de Syrie, proportionnellement à sa taille. Est-ce que vos échanges avec le gouvernement arménien et le président Sargsyan vont porter aussi sur ce sujet ? 

Il est évident qu'en rencontrant le Ministre des Affaires étrangères et le Président, nous allons aussi évoquer l'ensemble des crises que connaît cette planète aujourd'hui, et notamment cette région et la crise syrienne, et nous ferons le point sur notre positionnement. Vous savez que la France souhaite effectivement qu'on travaille toujours à une solution politique, même s'il fallait et il faut intervenir sur le volet militaire. La France est très engagée dans la lutte contre le terrorisme et elle est touchée aussi par la question de l'immigration. Nous évoquerons donc l'ensemble de ces questions.
L'effort de l'Europe se concentre sur l’accueil des réfugiés syriens, la résolution du conflit et le soutien des réfugiés syriens déjà nombreux en Libye, en Jordanie et ailleurs. Nous finançons à la fois au niveau bilatéral et au niveau multilatéral. La France a soutenu la Turquie, la Libye, la Jordanie. Nous avons rajouté 50 millions d’euros sur le budget 2016 après en avoir mis plus de 200 millions sur cette crise syrienne, et nous continuerons à soutenir l'ensemble des pays qui accueillent aujourd'hui des réfugiés syriens. Il faut qu'on soit tous unis pour la mener lutte contre le terrorisme. La France ne peut pas le faire seule, l’Europe non plus. Cette guerre est internationale et elle sera gagnée si on sait intervenir de manière conjointe.

 

A la fin de cet entretien, avez-vous un message que vous souhaiteriez faire passer au public francophone d’Arménie?

J’aimerais dire un mot sur le lien historique et culturel entre la France et l'Arménie. Je disais aux étudiants de l’UFAR que l'amitié, cela se nourrit, cela se cultive, et que la France a fait plusieurs déplacements de haut niveau cette dernière année : le président de la République est venu en Arménie et je suis le troisième ministre à me déplacer ici. Les entreprises françaises sont présentes en Arménie, et l’on souhaiterait d'ailleurs qu'elles le soient d'avantage. L'Agence française de développement (AFD) est présente en Arménie et soutient un certain nombre de projets d'infrastructures, notamment le projet de barrage dans la ville de Vedi (75 millions d'euros). Tout cet ensemble : nos relations, nos échanges - amicaux, économiques, linguistiques, culturels, affectifs - nous devons le faire vivre ! La France accueille une communauté arménienne importante, et l'Arménie prend une place importante dans le cœur des Français.

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