"Adopt a family"

Par Arus Khatchatrian

Selon le gouvernement arménien, environ 17 mille citoyens de Syrie sont arrivés en Arménie depuis le début du conflit syrien dont la majorité sont d’origine arménienne. Depuis le début 2014, l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), de concert avec ses partenaires locaux – structures gouvernementales et organisations de la société civile – œuvre en faveur de la protection et de l’intégration de toutes ces personnes déplacées. Bien qu’une partie d’entre elles décide finalement de partir pour un troisième pays, la grande majorité – environ 13 mille, selon les chiffres diffusés en juillet dernier - choisit de rester en Arménie, pays que souvent, ils ne connaissent pas mais où ils se plaisent et sentent aussitôt en sécurité dans un milieu arménophone, où ils seraient contents de jeter leurs racines s’il n’y avait pas eu le problème vital de la pénurie de l’emploi, encore plus accentuée sur le fonds de leur passé généralement assez aisé en Syrie.

La fondation humanitaire suisse KASA fait partie des partenaires de l’UNHCR, étant sollicitée par l’Agence notamment pour son expérience, longue et réussie, dans le domaine de l’éducation non formelle, de l’intégration et des jeunes. Ainsi, depuis le janvier 2014, KASA a élargi son champ d’action et conjugue désormais ses anciens projets et la nouvelle demande, aux côtés d’initiatives sans précédent comme le projet « Adopt a family » (« Adopte une famille ») dont la 6e édition a été lancée, il y a un mois.

Il s’agit d’un projet « innovant », selon la qualification du site de la représentation des Nations Unies en Arménie, qui a pour groupe cible les réfugies, demandeurs d’asile et personnes dont la situation est analogue à celle des réfugiés arrivées en Arménie récemment. Ce dernier terme de « personnes dans une situation analogue à celle des réfugiés » a été mis en usage par l’UNHCR pour les Arméniens de Syrie pour la seule cause que l’Agence n’a pas le droit de venir en aide aux citoyens d’Arménie, tandis que la majorité des Arméniens de Syrie obtiennent très vite la citoyenneté d’Arménie une fois arrivés sur place et ne peuvent donc plus être considérés comme réfugiés, bien que leur sort et leur situation ne diffèrent en rien de ceux des autres citoyens de Syrie obligés de quitter leur pays pour échapper à la guerre.
Précisons-le dès le début : ce projet n’a aucunement pour but l’aide financière. Il associe des familles nouvellement arrivées – des Arméniens de Syrie pour la plupart mais aussi d’Irak ou des Syriens « de souche », des Iraniens et des Ukrainiens - à des Arméniens d’Arménie qui, à titre volontaire, mettent à leur service leurs connaissances du terrain, apportent un soutien moral et psychologique aux familles déplacées, les aident à circuler entre les services publics, à connaître leur société d’accueil et le pays en général, à élargir leur réseau, à profiter des projets adressés aux réfugiés, bref à s’intégrer dans la vie sociale, juridique et culturelle de Arménie, s’y orienter et y évoluer sans contraintes.

« La sélection des familles comme des volontaires n’est pas facile », avoue Zara Harutyunyan, responsable du projet à la Fondation. « D’une manière générale, nous donnons la préférence aux familles arrivées durant les trois derniers mois avant le lancement de la nouvelle édition, qui, souvent, n’ont pas d’amis ou de proches sur place, des familles avec des enfants ou avec seule la mère présente, le père n’étant pas venu avec eux », explique-t-elle. Selon Zara, au départ, les familles sont attirées surtout par le composant « loisirs et visites culturelles » du projet et l’appellent « projet de « petouites » (randonnées en arménien occidental) », mais avec le temps, ils se rendent compte qu’il est beaucoup plus que les simples sorties.

La demande est forte de la part des volontaires aussi : « 86 personnes s’étaient portés candidates pour 15 places au lancement de la première édition de 2015 », constate Zara en se disant agréablement surprise par cet intérêt marqué envers le projet, la tâche n’étant vraiment pas facile car « ils sont amenés à faire face à des problèmes qu’ils font en quelque sorte les leurs pour pouvoir les résoudre… mais ils arrivent tous à faire preuve de leur motivation au long du projet ». Ce fait vient contrer également l’idée reçue que les Arméniens d’Arménie sont indifférents au sort de leurs frères et sœurs venus de Syrie. Avant le lancement de chaque édition, une formation de trois jours réunit les volontaires à Gumri afin de leur apprendre et transmettre les outils et les informations nécessaires pour la réussite de leur tâche.

Ils sont déjà 90 familles et autant de volontaires – dont 4 Arméniens de Syrie établis en Arménie plus tôt, donc à même de se rendre utiles à leurs compatriotes -, à avoir participé au projet à des périodes différentes durant les deux années de son existence à raison de trois éditions par an, impliquant à chaque fois 15 familles et 15 volontaires pour une durée de trois mois.  

Après les trois mois, les contacts continuent et entre les familles et les volontaires qui finissent souvent par être considérés comme de vrais proches, voire des membres de la famille, et entre les volontaires eux-mêmes. Ainsi, dire que « Adopt a family » est une plate-forme d’amitié est plus que légitime. Une amitié ne se passe pas de chocs, et ici, ceux-ci sont d’ordre interculturel. Zara note comme un exemple parmi d’autres « le retard aux rendez-vous, ce qui arrive souvent avec les Arméniens de Syrie. Mais nous expliquons à nos volontaires que cela n’a rien à voir avec le manque de respect, simplement, la notion du temps est différent chez les Orientaux ».

« Le projet opère vraiment une grande influence sur la manière de pensée de nos volontaires, leur attitude envers l’identité arménienne, notre religion, nos traditions et en général, la vision qu’ils ont des Arméniens de la Diaspora », souligne la responsable ses observations, en poursuivant : « Les Arméniens de Syrie sont plus traditionnalistes, ils connaissent mieux les fêtes de l’Eglise arménienne, leur essence-même, ils ont des recettes anciennes que nous ne connaissons pas, des choses du quotidien qu’ils transmettent aux volontaires… ce qui finit par les rapprocher plus, même si cela peut sembler étrange, de leurs racines arméniennes. Rien qu’au niveau de la langue, ils commencent à parler un arménien moins mélangé au russe grâce à leurs échanges avec les Arméniens de Syrie, et c’est une remarque qu’eux-mêmes font toujours ».
 
Les changements n’ont pas épargné la responsable non plus, en contact permanent avec les familles et les volontaires pendant le déroulement du projet et même après : « Le projet est vraiment très motivant. Je me sens très heureuse d’avoir l’opportunité d’en faire partie car je ne sais pas si je pourrais obtenir la même expérience d’échanges en travaillant dans un autre projet. Je dis toujours que ce projet m’a beaucoup changé en tant que personne. La plus grande déception est la prise de conscience que tout n’est pas entre nos mains pour pouvoir les aider et les garder ici, en Arménie. Mais il faut admettre que nous ne sommes pas tout-puissants », conclue-t-elle.  

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