"Femme en Arménie" : conférence à KASA

« La situation est loin d’être satisfaisante, il reste encore beaucoup à faire, mais à la fois des changements positifs sont perceptibles depuis les dix dernières années au sein de la société arménienne dont les jeunes sont les principaux porteurs » : telle était la conclusion de Lara Aharonian, co-fondatrice et co-directrice du Centre de Ressources pour femmes en Arménie (WRCA : Women's Resource Center Armenia), au terme de sa conférence tenue le 23 mai, au centre Espaces de la Fondation humanitaire suisse KASA, dans le cadre du projet de Francophonie de la Fondation.

De la représentation des femmes au pouvoir et de la présence féminine dans la sphère économique jusqu’à des questions liées à la sexualité, à la maternité, aux violences envers les femmes en Arménie : la présentation, basée sur des études, analyses et statistiques locales et internationales, offrait une image générale des défis auxquels les femmes arméniennes sont confrontées à l’heure actuelle mais aussi des opportunités que leur condition offre, sans oublier qu’une partie des problèmes constatés est d’ordre général, observé dans la plupart des sociétés contemporaines (à noter aussi les différences de mentalité et de situation significatives entre la capitale Erevan et les régions d’Arménie). 

Née à Montréal, diplômée de psychologie, Lara Aharonian s’est installée en Arménie au début des années 2000 où elle œuvre depuis une douzaine d’années pour la défense et la promotion des droits des femmes. Constituant 51,5 % de la population locale, celles-ci semblent pourtant « invisibles » à cause de leur absence relative aux postes à responsabilité, constat qui touche aussi bien le domaine économique que le monde politique et l’église. Et cela, malgré une Constitution presque impeccable du point de vue de la parité hommes-femmes.

La « faute » en incomberait au conservatisme de la société arménienne où le rôle de l’individu dans la société est fortement conditionné par son genre : depuis la petite enfance, un garçon est élevé dans la conscience de sa force et de ses responsabilités en tant que futur chef de famille et principal contributeur du ménage tandis qu’une fille, future femme au foyer, se doit d’être modeste, humble et soumise.

« Malgré une telle répartition rigide, au cours de l’histoire, les femmes arméniennes ont occupé d’autres rôles aussi », remarque Lara Aharonian, en rappelant celles ayant pris l’arme à côté et aux côtés des hommes durant les guerres dont les exemples les plus récents datent du conflit d’Artsakh (Haut-Karabagh). Mme Aharonian évoque également des Arméniennes célèbres telles que Srpouhi Dussab (femme de lettres, pédagogue), Diana Abgar (première femme diplomate, ambassadeur d’Arménie au Japon), Zabel Essayan (écrivain et militante ayant rapporté les massacres d’Adana en 1909), Shushanik Kurghinian (écrivain socialiste et féministe) qui ont osé aller au-delà des stéréotypes et se frayer leur propre chemin dans la société.

Le constat suivant porte sur la sexualité de la femme, « sujet encore tabou en Arménie » où le recul de la tradition de la pomme rouge (témoignage de l’innocence de la fiancée porté à sa famille le lendemain des noces) va de pair avec le taux très élevé des cas de reconstruction de l’hymen, tellement l’opinion publique remporte encore contre le droit de la femme de disposer de son propre corps. Le problème est pourtant encore plus complexe puisque le fait de ne pas en parler favorise l’ignorance chez les adolescents et les jeunes sur des questions d’ordre sexuel, d’où la propagation de différentes maladies et d’infections sexuellement transmissibles, etc.

D’après les statistiques, environ 5 mille filles ne naissent pas annuellement en Arménie à cause de l’avortement sélectif, fait plaçant le pays au deuxième rang (après la Chine) par le nombre d’avortements conditionnés par le sexe du fœtus. Lara Aharonian rejoint les lanceurs d’alerte sur ce sujet sensible : « Poursuivant de la même manière, l’Arménie serait confrontée à un manque de femmes en 2030 ». Il ne faut pas aller chercher loin les raisons de la préférence des familles arméniennes pour un garçon censé perpétuer la lignée et pouvoir subvenir aux besoins de la famille, tandis qu’une fille va quitter sa famille pour une autre. En plus, persiste encore la mentalité, infondée, selon laquelle « un homme n’est viril que s’il produit un enfant mâle ».

Quant à la lutte contre les violences envers les femmes, les acquis y sont encore plutôt modestes, la violence aussi faisant partie des sujets évités dans la société arménienne. Pourtant les chiffres sont plus criards que le silence artificiel : selon les statistiques, environ 61 % des femmes en Arménien subissent des violences conjugales de tout ordre : psychologique, sexuelle, etc. Les tentatives de faire appel au système judiciaire afin de réparer la justice ne se couronnent pas souvent de succès. Pourtant, récemment, les militants féministes ont pu obtenir un amendement dans la loi relative à la violence sexuelle qui rend la loi plus stricte.

Bien que l’Arménie ait reculé dans le classement de Global Gender Gap Index, se retrouvant en 2014 au 103e rang parmi les 144 pays étudiés (le classement va de pair avec le développement économique du pays, prenant en considération plusieurs domaines, notamment le degré de la parité dans la politique, l’économie, le système de santé et l’éducation), Lara Aharonian constate des changements vers le meilleur, avec une jeunesse de plus en plus nombreuse à penser différemment, à répartir les tâches liées au ménage et à l’éducation des enfants de manière plus équitable, mais aussi des mouvements de mobilisation qui arrivent parfois à enregistrer de petites victoires.

« Pourquoi l’égalité entre homme et femme est-elle finalement nécessaire ? », demande Mme Aharonian aux présents à la fin de la rencontre. La réponse réside, selon elle, dans une seule phrase de Garéguin Njdeh : « Une nation où la femme n’a pas de rôle actif est une nation sans futur ». Contrairement aux « nouveaux extrême-nationalistes », la parité hommes-femmes faisait partie de la vraie tradition arménienne dont on se serait progressivement éloignés, avec les influences étrangères introduites dans le pays par diverses invasions. Donc, pour une société qui se veut traditionnaliste et hostile à certains apports jugés « de la civilisation occidentale » comme l’émancipation des LGBT, il ne s’agirait que de reconstituer l’ancienne tradition perdue…
Pour plus de détails sur WRCA, visitez les liens suivants :

http://www.womenofarmenia.org/hy/
https://armenianwomen.wordpress.com/about/

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