Nancy ouvre ses portes... à Gumri

Intérieur en style vintage tout en bois et en fleurs, ambiance paisible disposant à des conversations au-delà des discours routiniers, menu mariant recettes européennes et saveurs locales : tout y est pensé comme cela siérait à un café baptisé « Nancy » qui, cependant, vient d’ouvrir ses portes à des milliers de kilomètres de la France, dans la ville arménienne de Gumri. Un Nancy « gumretsi » qui, d’emblée, n’entend pas se borner à sa fonction première de lieu de détente et de restauration.

Ce n’est pas tout de suite que l’on repérerait le petit bâtiment à un étage attenant au Centre technologique de Gumri (GTC) qui abrite le café « Nancy » depuis début-février 2016. Cependant, il s’agirait de l’un des plus anciens points de restauration de la ville ayant continuellement existé depuis les années 1960. « D’abord, c’était une sorte de cantine fréquentée surtout par les étudiants de l’Université pédagogique (l’actuel bâtiment du GTC). Plus tard, le café « Nekaritch » (« Peintre » en arménien) est venu la remplacer et devenu le lieu préféré de la bohème de Gumri », raconte le directeur et cofondateur du café « Nancy » Karen Terterian.

Les points communs entre Gumri et Nancy sont plus nombreux que l’on n’aurait pensé
« Nancy » est une entreprise familiale. Karen ruminait depuis longtemps l’idée d’ouvrir un café de style européen à Gumri. D’autre part, Nancy était devenue pour sa femme et ses amies, les autres cofondatrices du café, la ville qui les avait rapprochées encore plus. C’est toujours à Nancy que les amies avaient beaucoup apprécié la culture des cafés « où l’on sait offrir une nourriture de qualité en même temps qu’une ambiance propice à des échanges professionnels intéressants », ce qui leur manquait dans leur Gumri natale. À un moment donné, les souhaits et les idées des uns et des autres ont convergé, pour donner naissance à l’idée de la création du café « Nancy ».

Les recherches préalables ont d’ailleurs révélé plus de points communs entre les deux villes que l’on n’aurait cru : « Les ressemblances entre Gumri et Nancy, toutes les deux villes anciennes et culturelles, sont très intéressantes du point de vue de l’architecture et de la culture, comme au niveau des relations humaines », note Karen, en poursuivant de sa voix calme et très mesurée : « Les bâtiments anciens, les exemples d’art appliqué comme les portails aux arabesques ou les portes en bois sculpté, on en voit à chaque pas à Gumri, ils nous sont familiers, mais ce n’est que lors de l’élaboration du concept du café, lorsque j’essayais de mieux comprendre ce qu’est l’Art nouveau, que j’ai découvert la riche présence de ce mouvement artistique dans notre ville. C’était très intéressant de constater qu’à la fin du 19e et au début du 20e siècles, les artistes et les artisans locaux étaient bien au fait des tendances de l’art contemporain et créaient suivant le souffle du temps ».

Un espace de débats publics et d’expression artistique
Ce qui lie les cofondateurs du projet sur le plan professionnel, c’est leur long parcours dans le domaine de l’action sociale, notamment orientée vers la jeunesse – Karen Terterian est, pour ne citer que son cas, à l’origine de projets tels que le Conseil de la Jeunesse de Gumri et Wikimedia Arménie -, ce qui explique leur désir de sortir du cadre traditionnel commercial d’un café pour faire de « Nancy » une plate-forme d’échanges et de débats publics qui feraient émerger des idées créatives, mais aussi un espace d’expression pour les artistes locaux. Les premières démarches dans ce sens sont déjà faites : « Par exemple, juste maintenant, nous exposons des œuvres de l’une des plus célèbres peintres de Gumri, Gohar Smoyan, créées d’ailleurs pour un festival à Nancy, il y a quelques années. D’autres tableaux et d’autres artistes locaux seront régulièrement présents sur nos murs. Nous accueillerons également le dernier événement de l’initiative « Domik » (mot russe revenant très souvent lorsqu’on parle de  Gumri car c’est dans ces bicoques provisoires et précaires appelées en russe « domiks » que de nombreux Gumretsis vivent encore, 28 ans après le séisme) : un concert folk-rock d’un groupe local, accompagné d’une opération en faveur des enfants issus de familles défavorisées », informe Karen.  

 « Penser social » dans les affaires
« Nous sommes intéressés à recruter des personnes dont les possibilités sont limitées, et au-delà du handicap physique, il s’agit, par exemple, de personnes venant de rentrer à Gumri qui se retrouvent dans une situation plus précaire en matière d’emploi, tandis que le problème de gagner leur vie, de subvenir aux besoins de leurs familles ne se fait pas attendre ». Pour pouvoir repérer de tels candidats, les fondateurs ont collaboré avec le Pôle emploi local. « Cela dit, n’étant pas une organisation de charité mais une entreprise confrontée aux lois du business, il fallait en même temps embaucher des personnes ayant les compétences et les aptitudes qu’un travail dans le secteur du service requiert », précise le directeur du café.

À l’heure actuelle, dix personnes forment l’équipe du café « Nancy ». « Le chiffre est assez grand pour une entreprise de telle taille (on peut y servir à la fois 30 personnes selon le nombre de chaises, mais encore plus lors des événements spéciaux, grâce aux coussins sièges) et pour Gumri d’une manière générale », admet Karen, mais le désir de doter le plus de personnes possibles d’un emploi décent et conforme à la législation en la matière a amené à opter pour plus de temps partiels, profitables notamment aux employés étudiants. 

Une offre qui cultive le goût
Le menu à « Nancy » propose des plats pour tous les moments de la journée. Le vin, la seule boisson alcoolique à y être servie, en demeure la seule restriction (sans compter l’interdiction de fumer). « Notre chef cuisinière est originaire de Gumri mais a longtemps vécu à Alep (Syrie), ce qui fait qu’elle propose toujours des solutions gastronomiques très intéressantes. Grâce à elle, notre menu présente un curieux mariage de cuisines européennes et de saveurs orientales », note Karen, en soulignant : « Il ne s’agit pourtant pas d’un simple mélange ; c’est une combinaison qui cultive le goût ».

Côté tarifs, « les prix ont été fixés de manière à être plus ou, du moins, aussi accessibles que les autres cafés de la ville, et ne seront pas revus durant la première année », assure le directeur. Les changements ultérieurs dépendront naturellement de la situation économique dans le pays entier. Le café a lancé aussi une série d’offres spéciales, notamment pour les heures de pause-déjeuner, avec des tarifs plus intéressants.

 « Monter une entreprise en Arménie n’est pas chose facile, et il l’est plusieurs fois plus difficile à Gumri »
Les contraintes sont nombreuses à Gumri pour un projet dans le secteur du service : insolvabilité de la population (selon les statistiques officielles, une personne sur deux dans la région de Chirak dont Gumri est le chef-lieu vit sous le seuil de pauvreté), insuffisance de matières premières nécessaires, marché minuscule, concurrence. « Mais ce dernier point nous réjouit plutôt car une vraie concurrence nous motive à nous développer. D’ailleurs, beaucoup de nos « concurrents » sont en fait des amis à nous », remarque Karen.

« Dans ce secteur, il faut investir beaucoup d’argent, et patienter plusieurs années avant de pouvoir toucher des revenus. En plus, encore est-il que le succès de l’entreprise n’est jamais prévisible, d’où le risque élevé de lancer un projet avec un prêt », note le directeur de « Nancy », entièrement monté par les propres moyens financiers de ses cofondateurs, économisés des années durant. « C’est pour cela que j’ai l’habitude de répéter durant les rencontres d’affaires que la meilleure option à Gumri, c’est de lancer une industrie exportable : le coût des ressources humaines est relativement faible, il y a un grand besoin d’emplois, et la proximité des frontières rend l’exportation plus facile », poursuit-il.

« Nancy » est le premier projet de ses cofondateurs mais il y a peu de chance qu’il en demeure le seul. Bien qu’actuellement, concentrés totalement à mettre le café sur de bons rails, d’autres projets, toujours liés à Gumri, mijotent déjà dans leurs têtes et ne tarderaient pas à en sortir, sous forme de start-up ou d’un autre concept original. À suivre !
 

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