"Être Arménien, c'est vivre en Arménie"

Achod Papasian, jeune parisien d'origine arménienne, fait partie des Arméniens de la Diaspora qui ont emprunté le chemin contraire, en prenant la décision de venir s'installer en Arménie.

Français par sa mère et Arménien par son père, Achod a découvert l'Arménie en 2011, en tant que volontaire de Birthright Armenia. Durant son volontariat, il a travaillé à Erevan comme guide au musée Paradjanov, puis pour le festival de cinéma d'animation Reanimania et le musée du Génocide arménien. Il a ensuite donné des cours de guitare et de français au centre d'art Naregatsi, à Chouchi (Artsakh).

Achod avoue que les liens qu’il a tissés durant son expérience d'un an et demi étaient tellement forts qu'ils ne se sont pas brisés en revenant en France… ce sont ces liens solides qui l'ont ramené de nouveau en Arménie en 2013.

 

C'est pour me voir que mon père est venu en Arménie pour la première fois

Mon grand-père était d'Akşehir, en Anatolie centrale. Il a perdu son père pendant la déportation et s'est retrouvé dans un orphelinat à Alep, tandis que sa mère et son petit frère étaient à Damas. Il ne les a retrouvés que quand il avait 16 ans.

La famille de ma grand-mère était originaire de Hachn (Cilicie, Turquie actuelle). Mon arrière-grand-père a fui les massacres avec ses trois enfants mais sa femme y a perdu la vie. Ma grand-mère est née à Damas, d’un second mariage.

Mes grands-parents se sont rencontrés à Beyrouth et y ont fondé leur famille.

En 1977, mon père a quitté Beyrouth et s'est installé en France. Et c'est pour me voir qu'il est venu en Arménie pour la première fois. Cela a changé sa vie, et je suis fier que mon père soit venu en Arménie grâce à moi.

 

Être Arménien en France

En France, mon père et moi n'étions pas très investis dans la communauté arménienne. Mon père m'a donné des pistes pour chercher mon identité arménienne, tout en me laissant libre de mes choix. Mais je suis « né » en tant que Arménien venant ici, en apprenant la langue ici, en vivant ici.

En retournant en France après avoir vécu un an et demi en Arménie, j'ai compris que je ne peux pas être Arménien en France: là-bas, tout l'environnement est français. Pour moi, cela n'a pas de sens d'être Arménien en France.

 

Apprendre l'arménien

C'était comme un rêve brisé pour moi de ne pas pouvoir parler arménien, même si je l'ai toujours entendu parler: mon père est de Beyrouth, donc il parle l'arménien, l'arabe, le turc, etc. À six ans, j'ai essayé d'apprendre l'arménien à l'école mais je n'ai pas continué. À onze ou douze ans, j'ai réessayé d’apprendre avec un livre, puis à quinze ans, encore à l'école arménienne, mais toujours sans succès. Il fallait que je vienne en Arménie pour l'apprendre.

 

Le voyage en Arménie occidentale

C'est à Chouchi que j'ai eu l'idée d'aller en Arménie occidentale. Dans ma chambre, il y avait des livres sur l'architecture arménienne, et parmi eux, j'ai découvert un livre sur l'église d'Akhtamar et la ville d’Ani. J'ai pris la décision d'aller les voir de mes propres yeux, et j'ai commencé à tracer l’itinéraire des villes que j'allais visiter. Avant de partir, pendant un mois, j'ai aussi appris le maximum de turc pour pouvoir communiquer et j'ai pris le chemin de la Turquie. J'y ai passé un mois, en Arménie occidentale (les aventures révélatrices et touchantes d'Achod en Arménie occidentale et en Artsakh sur son blog http://achodpapasian.wordpress.com/author/achod/).

 

Le retour en 2013

Je suis revenu l'année dernière, en octobre, toujours grâce à cette même organisation qui a un programme, « Pathway to Armenia », pour les volontaires qui, ayant terminé le premier programme, veulent venir s'installer en Arménie. Ainsi, nous bénéficions gratuitement d'un appartement pour une durée maximum de trois mois, le temps de trouver un logement, un travail, etc. Heureusement qu'il y avait ce programme pour assurer la transition et m’aider à faire le grand bond de France en Arménie.

 

Maintenant

Maintenant, je travaille comme manager dans un café qui s'appelle Aeon (le premier anti-café d'Erevan, ouvert récemment), je fais des traductions de l'anglais vers le français pour le Collège Virtuel Arménien (UGAB). Je suis aussi en contact avec un site musical pour travailler en tant que journaliste.

 

L'attitude des Arméniens d'Arménie envers sa décision

La plupart ne comprennent pas. En Arménie, beaucoup de gens préférerait vivre n'importe où plutôt que de vivre en Arménie. Plus je discute avec eux et plus je comprends que c'est exactement le chemin contraire que j'ai choisi…

 

L'Arménie depuis l'étranger

Quand je suis revenu en France, j'ai essayé de garder le lien avec l'Arménie en lisant les nouvelles, mais comme elles ne sont pas bonnes (si on s'intéresse aux informations alternatives, à l'opposition), on perd vite espoir. Cela explique aussi, à mon avis, pourquoi les Arméniens de la Diaspora ont souvent une mauvaise image de l'Arménie : ils ne voient l'Arménie qu’à travers le prisme des nouvelles.

 

Il y a plus de hasard en Arménie

En France, j'avais le sentiment de n'avoir aucune influence sur rien, alors qu'ici, très rapidement, on est lié aux autres. Les sentiments sont plus forts, les hauts et les bas plus marqués. La vie est beaucoup plus expérimentale et plus riche en Arménie, chaque minute est un défi. Quand le jour commence, on ne sait jamais comment il va se finir, jamais.

Ce que j’aime surtout ici, c’est les surprises : les gens qu'on rencontre, les hasards. Il y a beaucoup plus de hasard en Arménie, comme au billard: on tape, et toutes les boules bougent dans tous les sens, avec de multiples possibilités qui s'ouvrent devant toi.

 

Il y a une mentalité plus fière en Artsakh

À Chouchi, il y a une mentalité plus fière. Les Kharabakhtsis vivent sur une terre libérée et ils ont la force de penser qu'on ne l'a pas libérée pour partir à Moscou. Enfin, je parle en général, car il y en a probablement qui partent. En tout cas, on a la sensation d'être plus profondément lié à la terre alors qu'à Erevan, on est plus proche de la porte de sortie: on achète un billet d’avion et en vingt minutes on est à Zvartnots…

 

L'Arménie ne se réduit pas à Erevan

Il y a beaucoup de gens qui critiquent Erevan mais c'est la capitale actuelle de notre pays, et on doit en être fier. Si l’on regarde les précédentes capitales de l'Arménie, la plupart d’entre elles ne sont aujourd'hui que des ruines. Tous les investissements sont concentrés à Erevan : on refait l'asphalte de l'avenue Machtots au lieu d'améliorer l'état des routes des provinces ou des rues des autres villes. Mais s'il y a une guerre et qu’Erevan est détruite, qu’est-ce qu’il restera de l’Arménie ? Il faut faire en sorte de développer le pays tout entier.

 

Les frontières fermées empêchent les mentalités de s'ouvrir

En voyageant en Turquie, j'ai compris pourquoi le gouvernement turc lie la question d'Artsakh à celle de l'ouverture des frontières. Cette frontière, fermée depuis 20 ans, arrange bien le gouvernement turc car elle empêche nos deux peuples de se connaître et d'ouvrir le tabou.

C'est pourquoi j'encourage les gens à voyager en Arménie occidentale pour voir de leurs propres yeux et pour comprendre les Turcs et les Kurdes qui y vivent. Depuis mon voyage en Turquie, quand je regarde l'Ararat, je vois derrière lui les villes où vivent mes amis…

 

Être Arménien, c'est vivre en Arménie

Lutter pour la reconnaissance du Génocide est nécessaire mais cela ne signifie pas se battre pour l'Arménie. Comme l’a dit Vardan Marashlyan (directeur de Repat Armenia), il ne faut pas concentrer tous nos efforts sur la reconnaissance du génocide. Elle se résoudra naturellement si l'on construit une Arménie plus forte, plus souveraine, qui sait faire prévaloir ses intérêts.

Pour moi, être Arménien, se battre pour l'Arménie, c'est avant tout vivre en Arménie.

 

 

 

 

 

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