Archalouys, la fiancée du soldat

Se retrouvant au milieu de la guerre et de la mort, elle a décidé de consacrer sa vie entière à la mémoire des combattants tombés. 

Archalouys Khandjian, une femme frêle aux tristes yeux marron, a voué un demi-siècle de vie aux tombeaux des soldats morts entre ses mains. Se retrouvant sur la ligne de front en été 1942, elle a passé des semaines à soigner les blessés, à leur apporter de l’eau, à les encourager par des mots doux. C’est aussi à ce moment-là qu’elle a fait un vœu : ne pas abandonner les combattants même après leur mort. Restant fidèle à sa parole, elle déclinait toutes les propositions de mariage, de même que les exhortations de ses frères pour déménager dans le village voisin où il y avait au moins de l’eau et de l’électricité. Arshalouys est ainsi restée pour toujours la fiancée de centaines de soldats ayant trouvé leur dernier abri dans les montagnes du Caucase.

« Rentre, tu as encore beaucoup de bonnes actions à accomplir »
Archalouys n’avait même pas deux ans lorsque sa famille a failli périr en Turquie. Échappant de justesse au Génocide, Guévork Khandjian s’est sauvé à Kouban, chez les Cosaques, avec sa femme et ses douze enfants. La nombreuse famille arménienne a reçu un lopin de terre au khoutor (village) de Podnavisla. Ils travaillaient dur, et bientôt, un jardin de pommes a apparu à côté de la maison des Khandjian.

« Ma tante était une fille grande, à l’apparence distinguée. Dès l’âge de onze ans, on venait la demander en mariage mais elle allait toujours se cacher dans le grenier, au moment de ces visites-là », raconte la nièce d’Archalouys, Galina Khandjian.

Une fois, lorsqu’on était en train de faire passer la charrette à travers le fleuve de montagne, le torrent a emporté les bœufs. Archalouys s’est précipitée pour les sauver. Mouillée jusqu’aux os, elle a passé la nuit en veille et est rentrée à la maison malade. Trois jours, elle était étendue sans mémoire, les proches lui faisaient déjà leurs adieux. Plus tard, Archalouys racontait qu’à ce moment-là, un ermite à l’épaisse barbe blanche lui était apparu, en disant : « Il est encore tôt, rentre, tu as beaucoup de bonnes actions à accomplir ».

En août 1942, ayant déjà envahi presque tout le kraï de Krasnodar, les troupes hitlériennes préparaient un coup décisif, avec l’objectif d’accéder à travers les cols caucasiens à la mer Noire. Le commandant de la division d’Irkoutsk, le colonel Boris Archintsev a reçu l’ordre de barrer à tout prix la route à l’ennemi aux alentours de Goriatchi Klioutch.

Au milieu des combats, un chariot chargé de blessés s’est approché de la maison de Khandjian. En laissant leurs frères d’arme aux soins d’Archalouys, les soldats de l’Armée rouge ont regagné la ligne de front. Le lendemain, cinq nouveaux blessés ont été amenés chez Archalouys. Les jours suivants aussi. Les pièces ont été transformées en hôpital régimentaire où la femme de 28 ans a vite acquis des compétences médicales auprès du capitaine du service de santé Vera Dubrovskaya.

À plusieurs endroits près de Podnavisla, s’étendaient des charniers où des soldats gisaient à 100, 150 ou 300, la plupart d’entre eux inconnus. « C’est un crime, un grand crime de passer près d’un soldat blessé et de ne pas fermer les yeux au trépassé », expliquait la vieille femme frêle, ne comprenant sincèrement pas ce qu’il y avait de héroïque dans son action. Les proches se souviennent d’ailleurs d’Archalouys comme une femme profondément croyante qui respectait strictement les traditions de l’Église apostolique arménienne, bien qu’à l’époque, il n’y ait pas d’église ni dans son village, ni dans le village voisin (après sa mort, deux chapelles ont été érigées à Podnavisla, l’une orthodoxe, et l’autre, arménienne).

Lorsque l’hôpital régimentaire s’est déplacé, suivant l’Armée rouge qui avançait, Archalouys est restée dans son khoutor déserté, à travailler au kolkhoze et à veiller aux cimetières des soldats. Les autorités ne savaient encore rien des enterrements massifs, ni d’Archalouys. Lorsque dans les années 80, des fonctionnaires ont visité Podnavisla, à leur question « Combien touchez-vous comme pension, mamie ? », Archalouys a étendu les bras, en souriant : « Qu’est-ce qu’une pension? ». La première fois elle l’a touchée après ses 70 ans.

Avec un fusil « Berdan », face au tracteur
« Au début des années 70, on a commencé à couper la forêt et à construire une route vers Podnavisla. Apparemment, ce coin isolé avait plu à quelque représentant des autorités locales qui avait décidé d’y construire une datcha (résidence secondaire, NDLR). La seule habitante du khoutor s’est vue proposer d’échanger sa maison contre un appartement à Goriatchi Klioutch mais tante Archalouys a refusé de déménager », poursuit Galina. « On a essayé d’exercer une pression sur elle, à travers des pactes ou des intimidations. On envoyait des gens qui, la nuit, hurlaient comme les loups, sous les fenêtres d’Archalouys. Pourtant, elle avait passé toute sa vie dans ces lieux et était en mesure de distinguer la voix d’un animal de celle d’un homme ». Ne parvenant pas à la convaincre, on a envoyé un tracteur pour démolir l’enceinte. La vieille femme de presque 70 ans n’a pas perdu son sang-froid. Elle est sortie devant le tracteur armée d’un fusil « Berdan » du temps de son père, les poches pleines de balles. Elle a tiré dans l’air.

« Tu es jeune, je ne te tuerai pas. Va chez ta direction et dis-leur que Khandjian Archalouys est là et qu’elle ne permet pas. Ici, ce sont des tombeaux des soldats, des os reposent partout », se serait adressée leur gardienne au chauffeur. Il ne restait à celui-ci que de faire un demi-tour en injuriant et de revenir sur ses pas. Le lendemain, quatre Volga (marque de voiture russe, NDLR) et un véhicule de police sont arrivées au khoutor. Maria Moreva, première secrétaire du Comité de la ville de Goriatchi Klioutch du Parti communiste de l’Union soviétique, était venue rencontrer la vieille femme. Apprenant l’existence des tombeaux, elle s’est excusée en disant que les autorités n’en savaient rien. C’est vrai que le fusil a été confisqué en tout cas : le port en était interdit par la loi. À partir de ce moment-là, Moreva aidait personnellement à préserver l’endroit. C’est grâce à ses efforts qu’en 1983, le premier monument a apparu ici en hommage aux soldats tombés.

Deux étoiles
La renommée de l’exploit de l’habitante de Podnavisla s’est répandue aux quatre coins du kraï de Krasnodar, lorsque les premiers articles sur Archalouys ont commencé à paraître au milieu des années 90. En 1997, l’UNESCO l’a reconnue « Femme de l’année ». Lisant les publications, la vieille femme s’était inquiétée que des invités de haut rang allaient venir dans sa maisonnette qui n’était même pas blanchie à la chaux.
« Évidemment, personne n’est venue : nos fleuves sont larges et les routes, en mauvais état. Mais elle se réjouissait beaucoup que l’on s’en souvienne, pas d’elle mais des soldats enterrés ici », remarque la nièce d’Archalouys.

Le 10 février 1998, Arshalouys qui n’avait jamais vécu dans une ville a été reconnue « Citoyenne d’honneur de Goriatchi Klioutch ». Six jours plus tard, elle est décédée, retournant ainsi chez ses soldats.
Les habitants de Kouban se sont prononcés pour une statue en hommage à Archalouys. La somme nécessaire, plus d’un million de roubles, a été collectée par eux-mêmes, huit ans durant. Le bronze d’une demi-tonne a été coulé d’après les esquisses de Vladimir Zhdanov, artiste émérite de Russie, qui avait travaillé sur ce monument plusieurs années. L’œuvre a été finalisée par les disciples du sculpteur disparu en 2014. Elle représente Archalouys coiffée d’un foulard, assise sur un banc, à côté d’un casque de soldat percé d’une balle.

« Ce n’est pas par hasard que nous avons placé sa sculpture dans le même rang avec nos héros (à côté de la Flamme éternelle). La vie d’Archalouys en elle-même est déjà un exploit », avait déclaré le maire de Goriatchi Klioutch Ivan Fyodorovskiy.

Source : www.ruslit.ru
 
 

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