Docteur Bernhardt: "L'Arménie m'a donné la vie"

 

- C'est en 1988 que vous êtes venu en Arménie pour la première fois? Médecin chez vous en Suisse, vous aviez entendu parler d'un petit pays qui venait d'être ravagé par le séisme...

- Tout le monde en Europe connaissait ce séisme: la télévision, les journaux, la radio en parlaient. Un soir, j'ai entendu dans une interview de Charles Aznavour qu'il y avait beaucoup de maladies d'insuffisance rénale et seulement trois machines de dialyse dans toute l'Arménie alors qu'il y en avait dix au service de dialyse de notre petite région que je dirigais, ce qui ne me paraissait pas normal. Le lendemain matin, par hasard, le président de notre société de néphrologie m'a parlé d'un appel reçu de l'Arménie où on demandait de l'aide. Il m'a demandé si j'étais d'accord de partir. J'étais tout prêt puisque la même idée m'avait déjà travaillé la nuit. Ainsi, nous avons mis sur pied un petit groupe d'infirmières et rassemblé tout le matériel nécessaire pour pouvoir traiter une trentaine de patients. À l'aéroport, on nous a orienté vers l'hôpital pédiatrique N 3 dont le service de néphrologie accueillait les enfants avec des besoins mais n'avait pas de machine.

À l'hôpital, nous avons été accueillis à bras ouverts par Ara Babloyan et commencé notre travail très vite. Tous les enfants que nous avons traités ont vécu et pu guérir; c'était vraiment fantastique. Au moment où nous nous apprêtions à repartir notre mission étant terminée, on nous a amené une petite fille qui avait une insuffisance rénale chronique et non pas un crush syndrome, habituel après un tremblement de terre. Si on ne la dialysait pas, elle allait mourir. C'était un gros problème pour nous parce qu'on n'était pas venus pour cela et qu'on ne pouvait pas rester beaucoup plus longtemps. Finalement, nous avons décidé de former une équipe à la dialyse ici, ce que nous avons fait. À notre retour en Suisse, on téléphonait tous les mercredis matins pour répondre aux questions de nos collègues arméniens. Je suis retourné trois mois plus tard et j'ai vu que l'équipe de trois infirmières et de deux médecins que nous avions formée travaillait très bien.

- Et vous avez continué à travailler ainsi pendant sept ans, jusqu'au moment où vous avez décidé de créer la Fondation?

- En effet, tout a avancé beaucoup plus vite. Selon le ministère arménien de la Santé, vingt enfants mouraient chaque année d'insuffisance rénale parce qu'on ne pouvait pas les traiter. C'était vraiment impessionnant, et nous ne pouvions pas laisser les enfants en dialyse ni ne pas essayer de comprendre pourquoi il y avait autant d'insufissance rénale chez les enfants car il y en avait beaucoup plus que chez nous.

Ainsi, on a décidé avec Ara Baloyan de créer un centre d'uro-néphrologie. Le ministre de la Santé a mis à notre disposition un bâtiment en construction (celui de l'actuel centre uro-néphrologique de l'hôpital républicain). L'appui scientifique et la formation étaient assurés par notre société de néphrologie en Suisse, et SOS Arménie de Suisse) finançait les médicaments et le matériel qu'on devait apporter. L'inauguration du bâtiment a eu lieu un an après. Il est en fonction actuellement, avec 40 lits de maladies rénales, 40 lits d'urologie (chirurgie rénale), une petite unité de soins intensifs, le service de dialyse et un petit laboratoire. C'est après la fermeture de l'organisation qui nous soutenait financièrement que la Fondation pour les enfants malades du rein en Arménie (SEMRA) a vu le jour en Suisse.

- Comment vos activités conjointes avec les collègues arméniens se sont développées?

- Je revenais en Arménie une ou deux fois par an et j'amenais avec moi des amis, des collègues qui disaient à chaque fois: "Mais je pourrais faire quelque chose". Par exemple, j'avais amené un ami diabétologue qui a proposé de créer une unité diabétologique pour apprendre aux patients et à leurs familles à vivre avec cette maladie, à faire bien les régimes, les contrôles du sang, etc.

- Cette évolution a amené la création de la Fondation Pédiatrique Unifiée Arabkir...

- En effet, à un moment donné, le bâtiment était trop petit pour accueillir toutes nos activités. On est retournés au ministère de la Santé qui nous a offert l'ancien hôpital Arabkir, abîmé par le tremblement de terre. Nous avons créé notre organisation faîtière qui est la Fondation Pédiatrique Unifiée Arabkir pour trouver les ressources nécessaires à la reconstruction de l'hôpital nommé par la suite ArBeS : Arménie - Suisse - Belgique. Ses fondateurs sont les médecins qui travaillaient ici, notre fondation SEMRA, l'organisation zurichoise VAD qui s'occupait surtout des programmes socio-éducatifs, une autre organisation de Schaffhouse et nos partenaires belges. C'est là que le centre de réhabilitation a été implanté. L'histoire de sa création est de nouveau celle de plusieurs coups de coeur : la fille psychologue d’un ami qui voulait aider les enfants psychologiquement malades ou un Arménien de Suisse qui travaillait dans un laboratoire médical et cherchait à expérimenter un médicament de traitement spécial chez les autistes. La première fois en Arménie, des enfants autistes et handicapés étaient pris en charge : ceux-ci étaient, comme vous le savez sûrement, dans des orphelinats, nourris, logés, aimés mais il n'y avait pas de prise en charge thérapeutique. Aujourd'hui, il y a déjà huit centres à travers tout le pays qui fournissent des services thérapeutiques aux enfants autistes et handicapés, en partenariat avec le centre de la capitale.

- Quels changements les priorités de la Fondation ont subi depuis les 20 ans de son existence?

- En un mot, on a commencé par une aide en cas de catastrophe, puis on a fait un programme d'aide au développement et maintenant, nous évoluons vers un vrai partenariat : des élèves des écoles infirmières de Suisse mais aussi des médecins viennent faire leur stage ici, des enseignants des écoles infirmières de Suisse viennent en Arménie pour donner de la formation.

- Pourrait-on dire qu'actuellement, c'est le domaine de la formation qui bénéficie principalement d'un soutien?

- Oui, il y a un partenariat avec l'Université de Zurich, l'hôpital pédiatrique de Zurich qui envoie aussi des médecins pour faire de la formation en Arménie. Au début, c'était le contraire, les Arméniens - médecins, infirmières, techniciens, représentants du personnel administratif - partaient faire leur formation dans des hôpitaux suisses. Maintenant, nous avons pris conscience qu'en organisant la formation ici, nous pouvons toucher plus de gens. Et c'est tout une autre philosophie du métier que ces formations transmettent...

En même temps, il y a toujours de nouveaux projets qui naissent, grâce au dynamisme infatigable de nos amis arméniens. Un des projets importants réalisés sont les urgences car l'accueil de patients urgents peut perturber l'organisation d'un service. Maintenant, il y a un service centralisé où les enfants peuvent même rester pendant la nuit et le lendemain seulement, on les achemine dans le service. C'est une approche très très moderne que dans notre pays aussi on commence à pratiquer.

- Vous avez parlé de vos partenaires qui vous aident dans la formation. Et les partenaires financiers? Parce que je suppose que ce n'est quand même pas très facile de lever des fonds pour des projets?

- Le premier soutien pour ArBeS a été le gouvernement suisse dans le cadre de son projet de développement et de coopération. Et cela a suscité d'autres donations, notamment par les Arméniens de la diaspora. Il est vrai qu'avec la crise, certains de nos soutiens ont diminué ou été supprimés comme c'est le cas de la subvention accordée par le gouvernement du canton du Jura. Pour financer nos programmes, nous réalisons des actions de récolte de fonds chez nous, en Suisse. Depuis l'existence de notre fondation, on organise chaque année une vente de fleurs pour la fête des mères avec les enfants des écoles de notre région. On organise des concerts, on fabrique des gâteaux pour les vendre pendant les fêtes populaires. Nous avons tout un réseau constitué d'une centaine de bénévoles qui nous y accompagnent.

- Vous avez dit une fois que les utopies d'hier sont devenues les réalisations d'aujourd'hui. Quelle est pour vous la réalisation la plus importante pendant ces vingt années? Y a-t-il une que vous distinguez parmi les autres?

- C'est l'ensemble de l'évolution. C'était un grand défi d'intégrer des gens qui avaient une autre culture professionnelle, autant les médecins que les infirmières, des bâtiments qui étaient dans un état de délabrement épouvantable et qu'il a fallu rénover petit à petit, de créer des services adéquats pour accueillir les patients ambulatoires. L'année dernière, l'hôpital en a accueilli 65 mille dans toutes les spécialités de la pédiatrie, et c'est énorme. 

Je viens de noter ce qui se rapporte au côté matériel. Mais ce qui est extraordinaire pour nous, c'est les liens qui ce sont créés, des liens d'amitié extrêmement profonds et très précieux. C'est aussi une solidarité que vous connaissez bien mais qui est beaucoup moins marquée chez nous.

- Je voulais demander justement ce que l'Arménie vous a donné, à vous qui avez tant donné à l'Arménie mais je crois que vous avez déjà répondu à ma question.

- On peut dire qu'elle m'a donné aussi la vie. J'ai eu un gros problème de santé ici, il y a sept ans, et je me suis fait opérer à Erevan avec un grand succès, comme vous le voyez. Je vais vous raconter une anecdote : l'opération terminée, quand je me suis réveillé de la narcose et ouvert les yeux, j'ai vu beaucoup de gens derrière la vitre de la paroi qui sépare les soins intensifs du couloir. C'était déjà la nuit, j'ai demandé ce qu'ils faisaient là, et on m'a répondu qu'ils voulaient être près de moi. Ils sont restés là toute la nuit bien que je leur aie demandé d'aller dormir pour pouvoir travailler le lendemain. Et Ara Babloyan, il avait pris le lit à côté de moi, et c'est là qu'il dormait. C'est un soutien qui a beaucoup contribué à ma guérison. C'est quelque chose qui frappe tout le monde : l'ouverture, l'accueil que vous avez.

- J'aimerais finir par votre témoignage, très touchant, mais j'ai envie de demander aussi quelles sont les perspectives de développement de la Fondation Arabkir.

- L'hôpital qui est devenu un hôpital de référence pour la pédiatrie se doit de rester à la page. C'est possible qu'un jour, il faudra de nouveau pousser un peu les murs, agrandir. De plus, ce serait précieux de pouvoir étendre à tout le pays la formation dont les infirmières de l'hôpital ont pu bénéficier récemment. Pour le moment, ce sont des rêves mais on a toujours fonctionné de cette manière : on a commencé par des rêves, fait des plans, des projets, et ensuite, on les a réalisés. Je peux dire que pratiquement tous nos rêves se sont réalisés. Et cela aussi est extraordinaire dans une existence.

 

 

 

 

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