Emin Yeritsian : « La coopération avec la France est unique »

A la veille des Deuxièmes Assises de la coopération décentralisée franco-arménienne qui se tiendront à Valence les 15, 16 et 17 octobre 2013, Le Courrier d’Erevan a rencontré Emin Yeritsian, Président de  l’Union des Communes d’Arménie.

- Monsieur Yeritsian, le 15 octobre commencent les Deuxièmes Assises de la coopération décentralisée franco-arménienne dont la première édition a eu lieu en 2010. En quoi seront-elles différentes et quelles nouveautés vont-elles apporter?

En analysant l’évolution générale de la coopération décentralisée franco-arménienne, on remarquera que l’organisation de la première et maintenant, de la deuxième édition des Assises apporte, étape par étape, des changements qualitatifs et une formation institutionnelle.

Si on regarde la question d’un point de vue historique, on constate que durant les années soviétiques, on ne comptait qu’une ou deux coopérations (par exemple, celle entre les villes de Bordeaux et de Vanadzor qui a été mise en place dans les années 60). Après le séisme et l’effondrement de l’URSS, leur nombre a nettement augmenté. A l’époque, ces coopérations portaient un caractère unilatéral et s’inscrivaient dans une logique de soutien, d’aide, ce qui était fortement amplifié par l’existence de la Diaspora. Par la suite, parallèlement au renforcement des autorités locales en Arménie, des changements ont été perceptibles dans le caractère des liens de coopération, et en 2010, la première édition d’Assises a abouti à deux résultats importants:

1. les deux parties ont reconnu la coopération en tant qu’une “voie bilatérale“ et ne consistant nullement en une aide versée par l’une des parties à l’autre. Pour la partie arménienne, de même que pour celle française, cela signifie des intérêts et des relations réciproques.  

2. durant les Assises et à leur suite, nous avons essayé de faire doter les coopérations d’une structure et d'une orientation précises. Ainsi, à la suite de discussions, nous avons signé une déclaration en définissant les grandes lignes des coopérations, ce qui a donné une certaine orientation et a assuré une synergie pour toutes les coopérations. De même, nous avons pris la décision d’organiser des Assises régulièrement, ainsi que de créer des deux côtés des organes destinés à assurer leur réalisation.

 

- Quelles ont été les réalisations entre les deux éditions des Assises, en 2010 et maintenant ?

Durant les années précédentes, de différents projets ont été réalisés. Dans certains d’entre eux qui ont été menés sur le territoire de l’Arménie en collaboration avec les partenaires français, différents acteurs étaient engagés, c’est-à-dire, ce n’étaient pas de simples collaborations entre les autorités locales, mais des programmes qui impliquaient aussi le secteur privé, la société civile, des organisations culturelles. Bref, nous avons eu des collaborations plurilatérales ce qui était le premier changement qualitatif. Le deuxième changement qualitatif consistait dans le fait que dans certains projets au niveau territorial, c’était déjà un groupe entier incluant des autorités régionales qui travaillait, c’est-à-dire, les projets étaient réalisés conjointement, en engageant des ressources humaines et financières communes.

En 2010, plus d'une fois, nous avons mis en avant l’importance de cette coopération, et ce  d’un point de vue politique et culturel, mais aussi dans le contexte de l’amitié franco-arménienne. Et si nous essayons d’apprécier la coopération décentralisée du point de vue purement financier, nous constaterons que les moyens circulant dans le cadre de cette coopération sont beaucoup plus importants que ceux versés directement par le gouvernement français. Je n’ai pas de chiffres précis, mais leur rapport est approximativement le suivant: les moyens circulant dans le cadre de la coopération décentralisée, sans y inclure les projets de cofinancement, constituent 1,5 million d'euros, tandis que ceux accordés par l’Ambassade de France en Arménie sont d’un montant de 500 mille euros… Cela veut dire que la coopération décentralisée est un segment très important dans la coopération franco-arménienne. Considérant la question du point de vue politique, la France est le seul pays dans le monde avec lequel nos coopérations sont aussi nombreuses. Elles dépassent déjà le nombre de 30, et d’autres coopérations aussi sont en train de s'ajouter en ce temps. Nous n’avons autant de programmes de coopération avec aucun autre pays du monde.  

Du point de vue fonctionnel et des changements qualitatifs, prenant en considération l’expérience des années précédentes, nous devons procéder déjà, à mon sens, à l’harmonisation et à la mobilisation des travaux au cours de la réalisation des projets. J’entends par cela non pas de se concentrer sur des projets pilotes, ce qui arrive particulièrement souvent, mais de commencer dès le début, quand les idées sont en train de se former, à planifier ensemble des projets d’envergure, plus importants, les élaborer et les réaliser en commun. Autrement dit, il faut procéder à la réalisation des projets plus globaux et de concert pour ne pas diviser les forces. La deuxième édition des Assises devrait préciser ces points et ces objectifs.

Et maintenant, considérons la situation du point de vue du développement institutionnel. Du côté arménien, nous sentons la nécessité que les groupes de travail fonctionnent non pas « d’Assises en Assises » et seulement à leur préparation, mais qu’ils remplissent une fonction de coordination durant la période intermédiaire aussi, ce qui serait beaucoup plus efficace. C’est ce que nous attendons des Assises à venir d’un point de vue qualitatif.

 

- Dans l’ordre du jour des Assises tenues en 2010, figuraient 4 ou 5 questions très précises, parmi lesquelles celle portant sur la gouvernance locale. Y aura-t-il des discussions sur les questions déjà traitées pour pouvoir considérer quel développement ont-elles pris depuis, ou va-t-on simplement procéder à l’étape suivante, sans enregistrer les résultats?

Les Assises servent à des objectifs précis, on ne les organise pas simplement pour organiser, et il est nécessaire de comprendre le lien qui existe entre elles. Nous avons adapté cette approche déjà durant la période des préparatifs, à savoir essayer d’évaluer, d’analyser les résultats des Assises précédentes. Des groupes de travail thématiques ont été formés des deux côtés qui ont analysé les projets réalisés. La première chose que nous envisageons de faire en débutant les Deuxièmes Assises, c’est l’organisation d’une table ronde durant laquelle nous discuterons et évaluerons, avec la participation du public présent, nos acquis depuis 2010, essayant de trouver dans ce lien toute la thématique des Assises qui doit être abordée à Valence, ce qui assurera un « lien héréditaire » entre les Assises dans les groupes de travail thématiques, aussi bien que dans tout le concept.

- Notre discussion concerne en premier lieu la coopération franco-arménienne, mais vous représentez toutes les régions et toutes les communes d'Arménie, et  je suppose que la France ne doit pas être la seule partenaire de l’Arménie dans ce domaine… Est-ce que la coopération avec la France se distingue des relations semblables existant entre l'Arménie et les autres pays ?  Si oui, existe-t-il avec ces pays une pratique du type des Assises ?

Plusieurs de nos communes ont des liens avec d'autres pays aussi, par exemple ceux de l'Ex-URSS et la Russie en particulier, où les projets de jumelage et les visites réciproques sont assez nombreux. Dans ce cas-là, le problème consiste dans le fait que cette coopération n’est pas la mieux régie, et que le vecteur de la politique n'est pas évident. C'est plutôt une coopération décentralisée des liens extérieurs.

Des travaux sont menés de la même manière intensive avec la Géorgie, avec laquelle des rencontres sont organisées de temps en temps. Des coopérations existent également avec des villes allemandes, grecques et italiennes, mais la coopération «française» se distingue par le fait qu'elle est unique du point de vue quantitatif et qu'elle est renforcée par l'amitié culturelle franco-arménienne, tout en incluant à la fois des tendances politiques. C'est-à-dire, la tendance à l'intégration européenne, en tant que objectif politique, renforce les liens. S’y ajoute l'existence de la Diaspora. En Russie aussi, la diaspora arménienne est très importante mais la mentalité de la diaspora arménienne de Russie est nettement différente de la diaspora traditionnelle arménienne de France. En résumant, des liens de coopération économique existent avec des villes russes, géorgiennes et d’autres, mais la coopération avec la France ressemble plutôt à un mouvement. Considérons par exemple la question de l'enseignement du français: les communes arméniennes impliquées dans la coopération franco-arménienne ont agi durant des années aux travers des manifestations culturelles etc. pour que le français devienne 3e langue étrangère enseignée dans les écoles. Pour ce qui est de la pratique des Assises, à part la France et la Roumanie, avec laquelle il existe un tel projet, des coopérations sous forme d'Assises ne sont pas prévues avec les autres pays.   

 

- Revenons à la coopération bilatérale et notamment, à celle entre les villes jumelles. Vous avez remarqué que ce type de coopération existait déjà à la période soviétique. Pourriez-vous nous en citer les meilleurs exemples ?  

Je ne voudrais pas en citer une seule et mettre ainsi une distinction. Je crois que nous devons évaluer la chose de manière suivante: bien que nous ayons plus d’une trentaine de coopérations, y compris celles qui sont en train de prendre corps, il y a quand même des coopérations assez passives, c’est-à-dire, des coopérations qui ont été établies à l’époque et qui existent encore formellement, mais ne fonctionnent pas en réalité. À côté de cela, nous avons en même temps des institutions et des autorités arméniennes intéressées à établir des coopérations surtout propres à leurs particularités thématiques.

Lorsqu’on parle des institutions, à savoir des autorités et des régions, il est nécessaire de mettre en avant deux particularités importantes:

1. Les marzs (régions arméniennes) commencent à jouer un rôle actif. Même si elles ne sont pas des unités éligibles et ne possèdent pas leur propre budget, elles ont un potentiel considérable, ce qui leur permet de coopérer autour des projets plus efficaces et ayant plus d’ampleur. Prenons à titre d’exemple  le marz de Tavoush: si au début, le département des Hauts-de-Seine n’y  réalisait que des projets de soutien, aujourd’hui, leur coopération a subi de profonds changements qualitatifs et s’est transformée en une véritable coopération de grande ampleur. Dans la région de Guegharkounik, divers projets de coopération ont été mis en place dans le domaine du développement du tourisme, et dans ce cas-là aussi, nous pouvons signaler qu’il s’agit d’un type de coopération totalement nouveau du point de vue qualitatif entre la région de Guegharkounik et le département d’Isère. Il en est de même dans le cas de la coopération entre la région de Lori et PACA, où la situation actuelle est qualitativement totalement nouvelle... C’est-à-dire, le progrès est considérable, impossible de le nier, et actuellement, des négociations sont en cours entre la région arménienne de Vayots Dzor et le département de Drôme.

2. Des changements également sont enregistrés au niveau des autorités locales. Ces dernières sont pour les coopérations, mais il faut noter que l'accent y est mis sur la réalisation de projets séparés dans les domaines du tourisme sectoriel, du patrimoine culturel, du développement économique durable etc. L'autre point sur lequel je tiens à attirer votre attention est le fait que presque partout la coopération basée sur le jumelage des villes consiste à un support du développement de la francophonie, de la langue et de la culture francophones.  

 

 - Vous avez évoqué le sujet de l’enseignement du français, reprenons-le, s’il vous plaît. L'Arménie est devenue membre de l'OIF, et le français a été introduit dans les écoles comme 3e langue étrangère, ce sont des changements formels. Quels changements qualitatifs et quantitatifs pourriez-vous constater depuis?

Du point de vue quantitatif, suite aux initiatives déjà citées, le français est enseigné en tant que 3e langue étrangère, ce qui signifie que les écoles, les personnels, les parents manifestent déjà un certain intérêt à l'égard du français. Le point de vue qualitatif représente le revers de la médaille quand parallèlement au russe et à l'anglais, considérés comme des conditions obligatoires pour obtenir un travail et pour faire carrière, la connaissance du français commence elle aussi à être vue comme une circonstance contribuant à l’employabilité. Cette question sera également abordée durant les Assises

 

- Vous avez mentionné la région PACA, le département de Drôme, mais on entend très souvent parler de la coopération avec la région Rhône-Alpes qui est impliquée dans de nombreux projets en Arménie. Comment apprécieriez-vous cette coopération ?

La région Rhône-Alpes coopère directement avec nous, l’Union des Communes d’Arménie, ce qui veut dire que dans ce cas-là, nous représentons tout le territoire de l’Arménie. En effet, Rhône-Alpes a un rôle majeur indiscutable dans le développement de la coopération au cours de toutes ces années que j’ai présenté tout à l’heure. J’ai dit, par exemple, que de nouveaux projets avaient commencé à être réalisés en Arménie dans de différents domaines impliquant des acteurs multiples, c’est-à-dire les autorités locales travaillaient de concert avec la société civile, les milieux d’affaires, les groupes représentant des intérêts différents. De plus, des projets avec la participation de plusieurs régions et de plusieurs villes étaient mis en place. Ainsi, Rhône-Alpes a commencé à remplir une fonction de « parapluie », c’est-à-dire quand des appels à projets étaient présentés à la région, les partenaires évaluaient mieux les besoins de l’Arménie, et ceci est valable aussi pour la Diaspora. Avec le temps, la région Rhône-Alpes a contribué de plus en plus à la réalisation des projets les mieux ciblés ce qui lui a conféré un rôle plus important. Si on essaye d’analyser quelles coopérations sont plus actives, on remarquera tout de suite que ce sont celles qui fonctionnent sur le territoire de la région Rhône-Alpes, étant nouées avec ses départements, ses villes et les organisations implantées dans la région.

 

- Qu’attendez-vous de ces Deuxièmes Assises de la coopération décentralisée? Comment imaginez-vous les résultats qu'elles atteindront?

Tout d'abord, j'aimerais voir les changements qualitatifs dont j'ai parlé tout à l'heure. Par exemple, des projets sont réalisés dans le domaine de l'agriculture, et ce serait bien si tous les intéressés se réunissaient dès le début, quand le projet est encore en élaboration, pour discuter, concevoir le projet dans ses détails, se procurer les ressources nécessaires et les moyens financiers supplémentaires à l'aide des fonds européens ou autres et pour avoir à la fin des projets plus globaux et mieux ciblés. Dans ce cas-là, nous serions en mesure de mieux évaluer les résultats et de changer de politique si c'était nécessaire.

Le terrain n'est pas encore prêt, je crois, pour l'autre changement que j'aimerais voir, à savoir le sujet des coopérations. L'Arménie qui est considérée dans la plupart des cas comme le terrain où les actions doivent être menées, mais la coopération implique deux parties, comme je viens de le remarquer, et l’Arménie aussi doit avoir intérêt à travailler sur le territoire français. Si nous parlons des projets culturels, nous devons traiter aussi la question de la représentation adéquate de la culture arménienne dans les villes et les régions françaises. Je ne parle pas maintenant de la Diaspora, mais le problème de la conservation de la culture arménienne du point de vue de la qualité existe au sein de la Diaspora aussi, et en travaillant sur ce point, nous pourrions apporter un nouveau souffle aux organisations de la Diaspora. De même, dans le domaine de l'activité économique et des échanges d'expérience. Donc, même si l'heure n'est pas encore arrivée pour rendre ce changement possible, je crois qu'il faut commencer à en parler.

 

- Donc, la coopération avec les communes d'Arménie se fait à travers les institutions françaises, et la Diaspora n'est qu'un partenaire extérieur?

La Diaspora est sans doute aussi impliquée dans les coopérations : dans certaines communes, les organisations de la Diaspora participent au travail des groupes d'amitié franco-arménienne et contribuent ainsi à la coopération en cherchant des partenaires, en participant activement à la réalisation des projets à part. Cela est surtout vrai dans le cadre de la coopération avec la région Rhône-Alpes.

 

- Pourriez-vous citer des exemples des projets de coopération en cours ou à venir?

Les projets en cours sont les mêmes par leur thématique, mais le problème réside dans la bonne définition et la précision des objectifs dont nous devons parler durant les Assises. Par exemple, dans le domaine de l'agriculture, l'objectif est la création des coopératives, les fermes et les outils institutionnels nécessaires à leur travail sont au centre de l’attention. La question des coopératives est avant tout un problème psychologique car le «syndrome» des coopératives de l'époque soviétique persiste encore, les coopératives étant associées à celles créées sous les Soviets. C'est-à-dire, même si la représentation soviétique des coopératives meurt, elle ne donne pas place à une nouvelle représentation du phénomène. De plus, des leadeurs instruits doivent être engagés dans les coopératives pour pouvoir mener les autres. Par exemple, dans le cas des régions de Tavouch et de Lori, si l’on essaye de former une coopération des fabricants artisanaux dans le cadre du développement de la viticulture et si on y réussit, il serait possible de changer le sens du mouvement et la coopération franco-arménienne serait utile justement sur ce niveau puisqu'il serait possible de transmettre le bon exemple, les savoir-faire, assurer une consultation, etc. Par exemple, si les agriculteurs et ceux qui possédaient au moins quelques abricotiers, avaient eu des récoltes importantes et, par conséquent, des difficultés à les vendre, le problème ne résidait pas dans le fait qu'il n'y avait pas d'acheteurs mais que les villageois n'étaient pas engagés dans des coopératives qui auraient résolues ces problèmes. Dans tous les domaines, que ce soit le tourisme, l'agriculture ou autre, il y a des projets ciblés qui doivent devenir des projets principaux, et la tâche des Assises doit être de préciser ces projets-là.

 

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