Exclusif : Vers l’Arménie en autostop. Hervé Magnin

Hervé Magnin est dans un processus de création permanent, aussi bien immatérielle que matérielle: il sculpte, il écrit, il compose et interprète des chansons, en même temps il est psychothérapeute. Ses ouvrages de psychologie parlent de l’épanouissement personnel, de l’estime de soi, thèmes qui lui tiennent particulièrement à cœur. Ses idées font réfléchir, comme les francophones d'Arménie ont eu l'occasion de le constater à la conférence-concert donnée à l'Alliance Française lors de son récent séjour en Arménie.

Il s’y était rendu avec l’intention de faire connaissance du peuple arménien mais aussi  de réaliser un film sur le génocide arménien, projet qu’il verra prendre de plus en plus d’ampleur tout au long de son séjour, se transformant en un documentaire qui essaye d’appréhender le pays et son peuple pluriséculaire sous plusieurs angles. Depuis ses premières projections en Arménie et sa parution sur Youtube, le film d'Hervé Magnin, au titre attirant «Arménie, terre de résilience» (http://www.youtube.com/watch?v=LF2onHn7bJc), a suscité beaucoup d'intérêt parmi les Arméniens d'Arménie ou de Diaspora, mais aussi des étrangers. L'amour profond mais pas aveugle qu'Hervé Magnin porte envers les Arméniens rayonne des les premiers instants du film. Il lie étroitement cette petite parcelle du monde qu'est l'Arménie à son réalisateur.

Lors de la rencontre avec Le Courrier d’Erevan, Hervé Magnin a partagé avec nous ses réflexions sur l’homme et le monde moderne, sur l’Arménie et la réconciliation entre les peuples.

- Vous êtes un homme polyvalent, comme vous l'avez formulé vous-même, mais y a-t-il parmi vos nombreux métiers celui qui vous tient particulièrement à cœur?

- Oui, je pense qu'il y a peut-être des choses que je préfère en termes de création. Je peux prioriser effectivement certaines choses, mais ce qui est vraiment important pour moi, c'est de rester dans cette polyvalence. C'est très important pour mon équilibre personnel de ne pas me focaliser sur une modalité de création. C'est peut-être aussi ma manière de rester dans le processus de création toute ma vie, en ne créant pas que d'une seule manière ; ce n’est pas possible pour moi.

-  Est-ce qu'il y a des domaines que vous n'avez pas encore essayées mais que vous envisagez de faire?

- Il y a encore quelques mois, le cinéma faisait partie des modes de création que je n'avais pas encore expérimentés, et depuis que j'ai entrepris ce voyage, j'en suis à mon deuxième long-métrage. Cela fait partie des choses nouvelles pour moi. J'ai commencé par des petits clips l'an dernier. Puis, au mois d'août dernier, quand j’étais en Bulgarie, je me suis mis à faire un film, à ma grande surprise, parce que je n'y étais pas venu pour cela si  ce n'était qu'un petit clip pour promouvoir une initiative écologique très intéressante. Mais elle était tellement intéressante que finalement, je suis resté en Bulgarie deux semaines au lieu de trois jours pour faire le film. Ensuite est venu ce projet-là, peut-être un peu plus mûri. J'avais cette intention au départ qui n'était pas encore claire mais très vite, j'ai eu la certitude que ce serait un long-métrage, ce film sur l'Arménie.  

-  Quelle était votre motivation pour réaliser un film sur l'Arménie, pour l'Arménie?

- Sur l'Arménie et pour l'Arménie, oui! Je ne connaissais pas bien l'Arménie, pas du tout même. Je la connaissais par des informations extérieures, par le cinéma d'ailleurs: je crois que j'ai beaucoup découvert l'Arménie à travers les films d'Atom Egoyan et plus particulièrement d'Henri Verneuil. J'ai découvert l'Arménie à travers le génocide - en fait, ce qui est le cas pour les rares personnes qui connaissent l'Arménie en France et dans le reste du monde: on la connait à travers l'une de ses souffrances qui est le drame du génocide. Donc, je suis venu avec cette intention d'apporter ma contribution à une meilleure connaissance et à la reconnaissance de ce qui s'est passé en 1915. Mais arrivé en Arménie, je me suis rendu compte que c'était un peu trop réducteur et que même si cette question de reconnaissance est un vrai sujet qui reste d'actualité et qui me semble extrêmement important, pour autant, c'est un cliché et c'est aussi un peu enfermant pour l'Arménie. Oui, bien sûr, c'est important de parler du génocide mais il ne faut surtout pas ne parler que de cela quand on veut parler de l'Arménie. C'est pour cela que j'ai ouvert mes intentions, et la perspective du film a été très différente depuis.

- À part de faire mieux connaître l'Arménie aux Français et aux francophones, votre objectif, selon vous-même, c'est aussi de contribuer à la réconciliation des peuples. Comment vous imaginez-vous cette réconciliation?

- Comment j'imagine la réconciliation? Par une démarche de sortir de l'ignorance, des deux cotés. Je suis arrivé ici avec un parti pris et des préjugés positifs «pro-arméniens» parce que j'ai d'emblée une grande empathie pour le peuple arménien. Je suis venu en autostop depuis la France, donc j'ai eu pas mal de temps pour traverser la Turquie. J'avais déjà découvert ce pays l'année dernière et j'avais beaucoup aimé mon contact avec les Turcs. Cette année, c'était pareil, donc je découvre aussi ce peuple et j'arrive à faire cette distinction entre le peuple et le gouvernement d'aujourd'hui et le pouvoir ottoman de 1915, et je pense que c'est important de faire cette distinction-là. Pour autant, je pense que même si j'ai beaucoup apprécié mon contact avec les Turcs, il n'en reste pas moins que je les trouve extrêmement ignorants sur la Question arménienne, un siècle de propagande ayant laissé ses traces. En arrivant en Arménie, je m'aperçois aussi que les Arméniens connaissent très peu les Turcs. Je pense que des deux cotés, il y a vraiment un travail d'information et d'éducation à faire, et j'espère que mon film y contribuera. J'ai l'espoir aussi que ce film sera traduit en arménien et en turc.

- L'ascension du mont Ararat, la visite des ruines d'Ani, puis le voyage en Arménie : ce sont les rêves de la plupart, pour ne pas dire de tous les Arméniens... En quête de quoi avez-vous entrepris ces voyages ?

- Je suis parti en quête de l'Arménie, de ce qu'elle est, de ce qu'elle fût, de ce qu'elle est devenue, de ce qu'elle va devenir: cela m'intéresse de conjuguer le passé, le futur et le présent.

Si je suis psychothérapeute, c'est que je suis sensible à la souffrance humaine, individuelle. Pour moi, il va de soi que je suis aussi sensible à la souffrance des peuples, des collectivités, et depuis quelques années, je m'intéresse un peu plus à des peuples, aux interactions de peuples, et c'est dans cet esprit-là que je suis arrivé ici.

C'est vrai que quand j'ai fat l'ascension du mont Ararat, j'ai eu une petite idée derrière la tête: je sais que les Arméniens ne peuvent pas gravir cette montagne ou peuvent le faire mais d'une manière extrêmement compliquée, mais je sais que c'est un rêve d'Arménien. D'une certaine manière, c'était présomptueux de ma part mais en filmant l'Ararat, en cachant un drapeau arménien (parce que c'est quand même très compliqué en Turquie), et en le montrant sur le sommet, je voulais envoyer un message d'amitié, un message un peu politique aussi quelque part.

Quelques heures avant l'arrivée sur le sommet, j'ai eu une idée plus intéressante que l'idée initiale: c'était d'arriver au sommet et de déployer deux drapeaux : l’arménien et le turc, mais à ce moment-là, c'était trop tard.

Maintenant, je me dis que si ce n'est pas moi qui le fais, peut-être mon film donnera envie à d'autres de le faire. Donc, j'espère que cela peut participer à une meilleure connaissance, surtout du peuple arménien. Je ne pense pas que mon film permettra aux Arméniens de mieux connaître les Turcs, mais je pense qu'il y a vraiment un travail à faire des deux côtés pour que la réconciliation s'opère. Dans un premier temps, à mon avis, elle se fera entre les individus, les peuples: je pense qu'il y a beaucoup de Turcs qui sont sensibles à la souffrance arménienne et qui ont reconnu le génocide. On voit quand même que lors de l'assassinat de Hrant Dink, il y a eu quelque cent mille personnes qui sont descendues dans la rue à Istanbul. Dans un deuxième temps, sous la pression des peuples, peut-être que le gouvernement cèdera et reconnaîtra le Génocide.

- Vos ouvrages portent sur l'épanouissement personnel, individuel. Comment caractériseriez-vous l'homme moderne? Qu'est-ce qu'il a et qu'est-ce qui lui manque?

- Si on considère l'humanité à l'échelle d'une vie humaine, j'ai l'impression qu’aujourd’hui, il est à un stade d'adolescence, à savoir une étape d'évolution dans laquelle on acquiert beaucoup de puissance, beaucoup d'orgueil aussi et où on a besoin de prouver des choses. Pour moi, l'être humain de 2013, c'est un être nécessairement immature, et on ne peut pas juger un adolescent comme on juge un adulte. De la même manière, je pense que c'est important de donner la possibilité à cet humain adolescent de grandir, il y a urgence à grandir parce qu'il fait quand même beaucoup de «conneries», à commencer par l'exploitation de la nature qui me paraît gravissime, parce que c'est notre source d'existence. Le capitalisme qui nourrit idéologiquement toute cette quête d'appropriation matérielle n'est pas vraiment mis en cause massivement. Mais il y a de plus en plus d'individus appartenant plutôt à la société civile qui commencent à se mobiliser, à envisager un autre modèle de la société. Jusqu'aux années 90, on peut dire qu'il y avait deux modèles de société qui s'opposaient: l'un, le soviétisme, s'est effondré; il n'en reste plus qu'un, et cet adolescent capitaliste, matérialiste, il se croit le roi du monde parce qu'il n'a plus de concurrents. Cette situation est gravissime parce qu'elle laisse ouvertes toutes les portes à l'ultralibéralisme, à la surexploitation des ressources, à la surconsommation. Je crois que c'est une très grave maladie chez cet adolescent dont il est urgent qu'il guérisse.

- Le refrain de l'une de vos chansons commence par «Nous dormons tous négligemment sur une mine d'or». Quels doivent être les premiers pas de l'homme pour trouver cette mine d’or et pourquoi pas, pour l'exploiter?

- Je pense que pour découvrir cette richesse intérieure, il faut aller fouiller à l'intérieur de soi-même. Cela m'amène à un sujet qui me paraît fondamental: l'une des causes les plus occultes, les plus profondes de la maladie humaine (parce que je pense que l'humanité est malade), c'est un problème lié à l'estime de soi. Dans presque toutes les cultures, nous grandissons avec un dénigrement de soi-même qui est porté par de différentes valeurs et antivaleurs que certaines religions prônent même. À titre d'exemple, un des péchés capitaux de la religion catholique, c'est l'orgueil. Derrière cette idée de l'orgueil, on n'est pas très loin d'un concept psychologique plus récent qu'on appelle «l'estime de soi». Le paradoxe, c'est que quand on ne s'aime pas soi-même, on est obligé finalement d'entrer dans une dynamique de compensation, voire de surcompensation: on essaye d'être aimé par les autres. Et dans les modalités classiques de nos sociétés d'hyperconsommation, pour être aimé des autres, c'est bien d'avoir une grosse voiture, une grosse maison, une bonne situation où de manger plus que nécessaire, etc. Je pense que pour découvrir cette richesse, il faut aller chercher à l'intérieur par soi-même et ne pas rester dans cette quête frénétique et compulsive d'essayer d'obtenir par les autres.  

 

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