Abo, un barbier pas comme les autres

Par Arus Khatchatrian

Ce n’est pas du tout le récit d’une réussite exemplaire mais le portrait d’un type d’homme qu’on aurait tendance à appeler « ordinaire » pour couper court. Pourtant son histoire, il la partage avec la quasi-totalité des hommes de son âge (qui approchent de/ont dépassé la cinquantaine) vivant aujourd’hui sur les terres du Haut-Karabagh (Artsakh), les mêmes qu’eux-mêmes ont libérées, il y a 21 ans. Abo : c’est ainsi que s’appelle le barbier, grand, aux cheveux poivre et sel et à la moustache noire, louant une boutique derrière la place centrale de Stepanakert que l’on distingue par son écriteau « Salon pour hommes », vestige digne d’être exposé dans un musée sur l’ère soviétique.

Abo a appris et commencé à pratiquer son métier à Bakou, sa ville natale, où « Azéris et Arméniens indifféremment formaient [sa] clientèle » avant que n’éclatent en 1988 les pogroms de Sumgaït contre les Arméniens de cette petite ville, à une vingtaine de kilomètres de la capitale Bakou. Deux ans plus tard, au moment où celle-ci était devenue à son tour la scène de nouveaux massacres des Arméniens, Abo, à l’instar de beaucoup de ses compatriotes venant de la République socialiste soviétique d’Arménie ou de la Diaspora, avait déjà rejoint les troupes formées sur place afin de lutter pour la libération du Haut-Karabagh.

Aujourd’hui, Abo est père de deux garçons : le cadet, étudiant à l’université d’Agriculture, partira bientôt faire son service militaire tandis que l’aîné, comme beaucoup de jeunes de son âge en Artsakh, s’est engagé comme officier de l’armée artsakhienne. En même temps - malheureusement, la non-reconnaissance internationale de l’Artsakh ne l’épargne pas des problèmes des États « reconnus » -, on ne pourrait pas ignorer (bien qu’en moindre proportion) ceux qui « partent à la recherche d’un travail hors des frontières du pays, le plus souvent chez des proches en Arménie ou en Russie », note le client d’Abo venu du village de Vank, un nostalgique des Soviets avec ses usines partout et de l’emploi qui ne manquait jamais,  en poursuivant : « Chacun pense à ca que son enfant n’ait pas faim ».

Abo, lui, ne se plaint pas de son travail. En effet, il ne se plaint de rien : penché à son ouvrage minutieux, il sacrifie difficilement le silence à quelques propos laconiques, en gardant toujours l’expression douce, un peu humide du regard dont le calme stupéfait à l’idée de tout ce que ces mêmes yeux auraient vu et jamais oublié au temps de guerre. Cependant, on perçoit une étincelle de lumière brillant dans leur fond lorsqu’il est question de l’Artsakh et de son indépendance : « Ce sont des terres libérées par notre sang ! ». En un instant, toutes les difficultés semblent perdre leur importance devant la conscience de vivre dans un pays dont on a bâti la liberté de ses propres mains, où la terre porte encore les empreintes de tous ceux qui sont tombés la rêvant indépendante et sans avoir pu la savourer, ce sentiment qui rend si difficile d’arracher un Artsakhtsi de sa terre, enraciné comme il est, comme le sont « le Papik et Tatik » saluant chaque visiteur à l’entrée de Stépanakert. 

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